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 La Maison de l'Inspir

Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

23 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Sœur Trang Dieu Ly (prononcez Tjang You Li) est allemande. Ordonnée novice (dans la famille monastique des Azalées) en juillet 2012 puis bhikshuni en mars 2016, elle vit à la Maison de l’Inspir depuis le mois d’octobre dernier…. pour notre grande joie, car elle est pleine de qualités, de profondeur et de surprises ! Lors de notre première journée de paresse de l’année 2017, Sœur Hai Nghiem l’a invitée à s’asseoir pour une interview exclusive, dont nous espérons qu’elle sera la première d’une série pour faire connaissance avec la petite communauté monastique de la Maison de l’Inspir.

Sr Hai Nghiem :

Pour commencer j’aimerais te demander quel est le sens de ton nom monastique, pourquoi est-ce que tu penses que Thay t’a donné ce nom-là, et aussi est-ce que tu aimes ton nom ?

Sr Trang Dieu Ly :

Alors, c’est la même question que j’ai posée à Thay quand je venais d’être ordonnée : « Thay, pourquoi est-ce que vous m’avez donné ce nom ? » Et au début, je n’aimais pas mon nom. Je ne l’aimais pas du tout ! Et maintenant… je l’aime bien. Il a plusieurs significations. L’une d’elles, celle que je préfère, c’est ‘la vérité merveilleuse’ ou encore le ‘merveilleux chemin’. Et c’est ainsi que je vois mon chemin monastique ; je vois que je me développe de plus en plus dans cette direction. Je me rappelle qu’au moment où j’ai écrit ma lettre d’aspiration pour être ordonnée, c’était quelque chose de très important pour moi que d’être véritable, d’être authentiquement moi-même, et aussi de toucher la vérité de toute chose. Et c’est ce qu’est devenu mon nom… et Thay, lorsque je lui ai demandé, il a dit que ce nom indiquait la dimension ultime, la vérité dans la dimension ultime…

Sr Hai Nghiem :

Tu ressens cela dans des moments de la vie quotidienne ?

Sr Trang Dieu Ly :

Parfois ! ?(Sourire…)… pas souvent, il y a de petits moments où cela arrive, et j’en ai vécu aussi avant d’être ordonnée. Je crois que c’est pour cela que je m’y intéresse beaucoup.

Sr Hai Nghiem :

Quel âge avais-tu quand tu as été ordonnée ?

Sr Trang Dieu Ly :

37 ans.

Sr Hai Nghiem :

Tu as rencontré la Sangha en venant du Zen japonais, n’est-ce pas ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui.

Sr Hai Nghiem :

Combien de temps as-tu pratiqué cela ?

Sr Trang Dieu Ly :

En fait, j’ai commencé avec le Zen Soto quelques mois, quand j’avais 21 ans. Cela ne m’a pas attirée du tout.

Sr Hai Nghiem :

Tu veux dire que le Zen Soto ne t’a pas attirée ??

Sr Trang Dieu Ly :

Disons le groupe où je me rendais… parce qu’ils pratiquaient beaucoup dans la forme… et puis, j’ai trouvé un autre groupe, celui de mon ancien maître de méditation. C’était un moine bénédictin.

Sr Hai Nghiem :

Attends, est-ce que nous pouvons revenir un peu en arrière… à 21 ans, tu as découvert le Zen japonais. Tu avais intentionnellement cherché des groupes de méditation ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui.

Sr Hai Nghiem :

Et cette idée t’est venue de… ?

Sr Trang Dieu Ly :

Du kungfu que je pratiquais, du taichi… Simplement d’un intérêt général déjà à cette époque, sans vraiment savoir de quoi il s’agissait, et à quel point la méditation allait influencer et changer ma vie.

Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

Sr Hai Nghiem :

Quel souvenir gardes-tu du jour où tu as été ordonnée dans notre Sangha ? Cela peut être une impression générale, ou le moment le plus frappant de l’ordination…

Sr Trang Dieu Ly :

Je me rappelle, lorsque notre chevelure a été rasée. Il y a eu un moment où je me suis sentie différente et ce n’était pas lié au fait d’avoir des cheveux ou pas… quelque chose était en train de changer. Et je me souviens particulièrement dans la soirée, après toute l’excitation de la journée, lorsque je me suis retrouvée seule et que tous les souvenirs de la journée se sont élevés dans mon esprit… alors, la sensation de ne plus avoir de cheveux était très frappante. C’était quelque chose de plus que le seul fait de ne pas avoir de cheveux.

Sr Hai Nghiem :

As-tu aimé te voir dans le miroir avec la tête rasée ?

Sr Trang Dieu Ly :

J’avais très peur au début, je ne savais pas… c’est un moment très fragile puisque bien sûr, les cheveux sont un attribut de beauté. Ma mère par exemple n’a pas voulu rester pour ce moment, c’était trop difficile pour elle alors elle est sortie et revenue plus tard. Je ne savais pas non plus quelle tête j’aurai… même si c’est un moment où l’on lâche prise, c’est la raison pour laquelle on se rase, mais…

Sr Hai Nghiem :

Tu ne peux pas imaginer tant que tu ne l’as pas fait ?

Sr Trang Dieu Ly :

Non, tu ne peux vraiment pas imaginer ! Mais j’ai bien aimé.

Sr Hai Nghiem :

Comme tu as parlé de ta lettre d’aspiration pour devenir Sœur, j’aimerais bien savoir quelle était la direction-clé, ou l’espoir le plus important que tu as écrit dans cette lettre ; qu’est-ce que tu rêvais vraiment de pouvoir faire en devenant moniale ?

Sr Trang Dieu Ly :

La raison pour laquelle je voulais devenir moniale était le souhait de changer complètement ma vie, de vivre ma vie profondément, de trouver un mode de vie différent et qui ait plus de sens. C’était aussi de vivre en communauté avec des personnes qui partagent la même aspiration que moi et d’offrir une telle aspiration aux personnes qui viennent au Village des Pruniers.

Sr Hai Nghiem :

Tu es en train de réaliser ton rêve…

Sr Trang Dieu Ly :

Oui oui !

Sr Hai Nghiem :

Une grande question pour moi est celle-ci : qu’est-ce que ça veut dire pour toi, d’une part d’avoir un mentor (encore appelée tutrice) et de l’autre d’avoir un maître. Quelle est ta relation à Thay, est-ce que tu as senti dès la première rencontre avec lui, ou après l’avoir entendu quelques fois, « Oh, c’est vraiment mon maître ! » ?

Sr Trang Dieu Ly :

Pour moi le mentor, notre tutrice monastique, est quelqu’un qui me connaît bien, qui vit avec moi au quotidien, et c’est une femme puisque je suis une Sœur. Donc c’est une relation très différente. Elle connaît mes énergies d’habitude, mes ‘angles morts’ (les parties de moi que je ne vois pas moi-même), et elle a une façon très douce et très habile de découvrir ces parties de moi parfois et d’autres fois de me laisser la liberté de les découvrir par moi-même. Une tutrice qui aurait beaucoup d’autorité appellerait ma rebelle intérieure tout de suite. Je sais que j’ai un côté très fort et têtu, et ce n’est pas facile d’être ma tutrice. Quant à Thay, pour moi il est presque comme le Bouddha. Je n’ai jamais eu la chance d’être beaucoup avec lui ou d’être proche de lui pendant une longue période en étant son intendante par exemple. J’ai beaucoup, beaucoup d’admiration et de respect pour lui ! Quand j’ai eu l’occasion de lui prodiguer des soins [note de la rédactrice : Sr Trang Dieu Ly a exercé le métier de kinésithérapeute et a assisté Thay pendant quelques séances de rééducation après son accident vasculaire cérébral], Thay était donc très malade et il ne pouvait plus parler, j’ai pu toucher une relation différente. J’ai touché la partie incroyablement douce de Thay, qui m’a fait complètement confiance dès le départ ; j’étais très touchée. En même temps, il était et est encore plus peut-être à présent un maître Zen, sans paroles. Il y a quelque chose dans la façon dont il vous regarde parfois, vous savez immédiatement ce qu’il veut dire. Quelque chose dans ce regard m’a forcée à être dans le moment présent, à être vraiment là quand j’étais avec Thay. Cela m’a obligée à être présente, calme, concentrée, ‘attendant’, ouverte à tout ce qui pouvait venir. C’est très difficile à expliquer. J’ai pu sentir son énergie de maître Zen… je n’ai pas cette sensation au même degré dans la relation à ma tutrice, c’est une relation très différente.

Sr Hai Nghiem :

Un aspect de cette question était aussi, est-ce que tu es à l’aise avec le fait que quelqu’un soit là de cette manière, pour te connaître, pour observer ta pratique souvent, pour te donner des retours ou de mettre sur une piste à laquelle tu n’aurais peut-être pas pensé ?

Sr Trang Dieu Ly :

Je suppose que c’est pour ça que la question de qui va être ma tutrice est très importante. Ce n’est pas facile pour moi, parce que j’ai déjà 43 ans tu sais, et parfois, comme j`ai dit, je suis très têtue, j’ai des idées fixes sur certaines choses… donc d’avoir un mentor qui est en position de te donner une nouvelle direction, sur des rails autres que ceux auxquels tu es accoutumée en termes d’énergies d’habitude par exemple, et d’avoir un mentor qui soit habile avec ça, pas autoritaire mais à la fois ferme, tout ça m’aide dans ma pratique, et me permet d’identifier moi-même .

Sr Hai Nghiem :

Comment est-ce que ta famille a accepté ton ordination ?

Sr Trang Dieu Ly :

Comme je l’ai déjà dit, c’était très difficile pour ma maman. Quand je lui ai déclaré que je voulais être ordonnée c’était très important pour moi qu’elle soit d’accord. Elle a dit, ‘si c’est ce que tu désires vraiment faire de ta vie, alors tu dois le faire !’ Elle m’a offert cette liberté et c’était un immense cadeau, j’ai eu conscience d’à quel point ce qu’elle m’offrait était énorme. Aujourd’hui encore, ce n’est pas facile pour elle du fait que je suis en France et qu’elle est en Allemagne, qu’elle vieillit ; mais elle accepte mon choix, et même, elle le soutient.

Sr Hai Nghiem :

Elle comprend de plus en plus ce que tu fais, j’imagine ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui, et elle-même, bien qu’elle n’ait pas réellement une pratique spirituelle, cela l’affecte beaucoup : je vois beaucoup de changements en elle et dans notre relation mère-fille, dans notre façon de communiquer.

Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

Sr Hai Nghiem :

Est-ce que tu te sens bouddhiste ?

Sr Trang Dieu Ly :

Non.

(Rires)

Sr Hai Nghiem :

Merci ! … je plaisante.

Sr Trang Dieu Ly :

Et je dis non parce que je t’ai aussi dit que j’avais pratiqué avec un maître de zen japonais qui était un moine bénédictin, et dans son centre, il y a aussi des soufis, etc… donc très tôt, ce système de pensée, je suis chrétienne, je suis bouddhiste, si je ne suis pas bouddhiste alors je suis musulmane, ou je dois être quelque chose, ce système s’est détaché et c’est très précieux pour moi qu’il en soit ainsi. Je ne veux pas retourner dans une boîte.

Sr Hai Nghiem :

Oui, je peux comprendre ça… Mais alors comment vis-tu cette apparence monastique, ce costume bouddhiste que tu portes, dans la société, avec ta mère... ?

Sr Trang Dieu Ly :

Tu veux dire notre look ? C’est une chose intéressante, le look, la robe brune par exemple. Je viens d’une ville en Allemagne où il y a beaucoup de musulmans et ils sont habillés presque de la même manière que nous ; et depuis que je suis ordonnée et que je me promène dans cet habit, surtout avec les femmes musulmanes, il y a soudain une communication qui se fait, simplement en les rencontrant, parfois par un échange de regards, un sourire ; c’est quelque chose qui n’arrivait pas dans le passé. Et en même temps, tu rencontres le même type de jugements dans le regard des personnes qui n’aiment pas les musulmans par exemple. Parfois il y a une certaine peur, un certain rejet de leur part, et surtout avec ces personnes-là, parfois je leur adresse intentionnellement un sourire, ou je leur dis quelque chose et au début ils sont surpris, pris de court, et ils ne savent pas exactement dans quelle boîte me mettre. Et si je suis assise dans le train quand ça arrive, après dix minutes de silence, soudain on me demande : vous êtes quoi, au fait ? Et alors on a une chance de leur expliquer !

Sr Hai Nghiem :

Comme tu parles du fait de se libérer des catégories et des religions, je reformule la question suivante sur la liste. Les enseignements de Jésus appellent vraiment à la compréhension et à la compassion ; comment trouves-tu que Jésus et les racines chrétiennes sont présents dans ta vie maintenant que tu appartiens à une communauté bouddhiste ?

Sr Trang Dieu Ly :

Je suppose, d’une manière très bouddhiste ! (rire). Oui, ils sont présents en moi, dans mes ancêtres, mais dans une forme bouddhiste. Peut-être même d’une façon plus directe et plus vivante. Je touche  l’énergie de la compassion d’Avalokiteshvara  dans  Marie ou dans Jésus, c’est la même énergie. Et nous avons tous cette énergie en nous-même, aussi. Et la compréhension et l’amour sont les fruits de notre pratique bien sûr…

Et puis, j’aime lire Thomas Merton, par exemple. Il était un mystique chrétien. Donc pour moi c’est important d’être en lien avec les racines chrétiennes, puisque j’ai ces racines, n’étant ni vietnamienne ni chinoise. Mais ce n’est  pas toujours présent dans ma vie. De temps en temps.

Sr Hai Nghiem :

Simplement une énergie vivante ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui, je ne ressens pas le besoin de lui donner un nom ni de l’attribuer à Jésus ou Avalokiteshvara…

Sr Hai Nghiem :

Es-tu allée à l’église, est-ce que ta mère t’a élevée dans la religion chrétienne ou pas ?

Sr Trang Dieu Ly :

Ma mère non, pas du tout, mais ma grand-mère oui. J’ai grandi avec ma mère et ma grand-mère. Comme je le disais ma mère n’avait pas tellement ce besoin, ou je ne sais pas, il se peut qu’elle ne se soit pas sentie à l’aise avec l’église et la dimension spirituelle. Ma grand-mère par contre, d’une façon très simple et très concrète, était très croyante. Je crois qu’elle joue un très grand rôle dans ma vocation monastique aussi. Quand j’étais enfant, tous les mercredis j’allais avec elle au marché et il y avait une église catholique, bien que nous fussions protestantes. Elle aimait y entrer quelques minutes seulement. Moi aussi j’aimais beaucoup être dans ce silence, c’était très clair pour moi que c’était la maison de Dieu : je disais, ‘allons voir la maison de Dieu’ parce que je pouvais vraiment toucher quelque chose dans cette église. Et je pense qu’étant enfant, c’était la première fois que j’ai ressenti qu’il y a autre chose au-delà de notre expérience ordinaire.

... Suite et fin dans quelques jours ! Merci de votre lecture, merci de vos commentaires encourageants !

Le merveilleux chemin...

Le merveilleux chemin...

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genot 07/02/2017 17:38

très émue par ce témoignage, je suis en lien.. malgré l'écran comme tu en parles si bien, chère Soeur Dieu Ly ! j'étais présente à ton ordination et je reste très touchée par ton chemin, ton exemple, ta vérité simple et profonde... merci d'être là, qui tu es..merci aussi pour tous les échanges que nous avons déjà eus et ceux à venir; De tout coeur, Bénédicte

Pascal Tam an Dâo 26/01/2017 22:36

Relisant le commentaire que j'ai posé le vingt trois janvier je me relis et je m'excuse j'ai écrit une bêtise.
Il faut lire : Quand Thây enseignait par la parole il disait souvent ... " Bouddha à dit que... " et maintenant quand je parle dans ma Sangha je dis Bouddha Thây à dit... Thich Nhat Hanh est mon Premier Joyaux il a toute ma gratitude pour les transformations qu'il a apporté dans ma façon de me comporter.

geneviève 24/01/2017 11:10

Merci sœur Dieu Ly de ton témoignage très touchant.
Nous avions beaucoup échangé à la retraite santé à Tréminis en 2015 et je garde un excellent souvenir de toi; Peut-être nous verrons nous à la retraite francophone?
Moi aussi je suis boudhiste chrétienne!!!
Bonjour à toutes les sœurs de la Maison de l'inspir.

Pascal Guion Tâm an Dao 23/01/2017 23:20

Sœurs Trang Dieu Ly, Hai Nghiem : Votre interview est très nourrissante, rencontrer la culture allemande m'a toujours fait du bien, donné du tonus. Thây à dit : " Les chrétiens sont mes frères je ne veux pas faire d'eux de nouveaux bouddhistes. Je veux le aider à approfondir leur propre tradition ". J'entends un peu ça dans cet "interview partage"... en faire d'autres serait génial bientôt la seconde partie ?. Je vais donc chercher à lire Thomas Merton, en auriez vous un à me conseiller... ?
J'ai copié collé votre texte et vous le renvoie avec des caractères en gras pour faciliter la lecture, j'ai 68 ans et la vue baisse... la présence monte...
Je vous souhaite de vivre une tombée de neige sur Paris pour voir la nature glisser dans vos yeux... dans son innocence... et des petits Lotus qui se promènent dessus... Pascal
Vous m'avez motivé à venir vivre une petite retraite chez vous, je vais me bouger.
Bonjour à sœur Giac Nghiem.
Quand Thây enseignait par la parole il disait souvent Thây à dit........... et moi maintenant quand je parle dans ma sangha je dis Thây a dit..........., Thây est mon Premier Joyaux !!!

Béatrice 23/01/2017 20:18

Je suis très touchée du partage authentique de votre interview, elle me parle de votre humanité à vous 2 , celle qui pose la question et celle qui répond.
J'aime lire ce qui se dit avec simplicité de la difficulté du chemin, c'est très soutenant pour moi.
Petit message à Sr Dieu Ly un livre " de " Bonsaïs est en chemin … 
Puisse cette année à la maison de l'inspir être jubilatoire.