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 La Maison de l'Inspir

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Septième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

11 Février 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Septième Facteur d’Eveil - L’Equanimité (Upeksha)

Voici la dernière branche de l’arbre des Facteurs d’Eveil, l’Equanimité, en sanskrit : Upeksha.

C’est aussi le quatrième élément de l’Amour Véritable (Maitri) que l’on retrouve dans le paragraphe « Les Quatre Etats Illimités » du livre ‘Le Cœur des Enseignements du Bouddha’ de Thầy.

Upa’ signifie au-dessus, et ‘iksh’ regarder : - regarder au-dessus.

L’équanimité c’est aussi le non-attachement, la non-discrimination, l’égalité d’esprit ou encore le lâcher-prise.

« L’équanimité est un aspect du véritable amour, cela n’a rien à voir avec l’indifférence. En pratiquant l’équanimité, nous aimons tout le monde de la même manière. » Thich Nhat Hanh

Chère Communauté,

Nous voici arrivés au terme de cette retraite d’hiver chez soi 2016/2017, avec ce septième message et dernier facteur d’éveil. Nous espérons qu’au cours de ce petit voyage, à travers messages et témoignages, vous avez pu toucher en vous ce qu’il y a de plus profond dans l’intimité de votre cœur, de votre âme ou de votre esprit, et que vous avez pu entrer en contact avec les éléments nourrissants et rafraîchissants déjà présents dans le tréfonds de la conscience, l’Alaya, et qu’ainsi les douleurs, les souffrances, les afflictions, ont pu commencer, avec pleine conscience, ce travail de transformation qui mène à plus de sérénité et de paix dans la vie quotidienne.

Nous vous remercions de tout cœur pour vos commentaires postés sur le blog de la Maison de l’Inspir qui nous ont encouragés à poursuivre notre route dans les moments de doute, d’hésitation. Nous remercions aussi de tout cœur les Sœurs qui nous ont apporté leur soutien joyeux indéfectible.

Mais avons-nous fait de notre mieux pour vous accompagner sur ce chemin ?

La première chose que nous enseigne Thầy à propos de l’Equanimité c’est l’Amour Véritable, qui nous apprend à voir tout le monde avec le même regard : - le regard aimant et compatissant. Et sans doute devons-nous aussi porter ce genre de regard sur nous-mêmes, sinon comment pourrions-nous aimer vraiment les personnes qui nous entourent dans notre vie familiale ou spirituelle ?

Une deuxième chose qui nous est enseignée est le Lâcher-Prise. Le lâcher-prise des notions, des jugements, de la discrimination, d’une idée d’un soi séparé… ou plus simplement, lorsque nous sommes en colère, ou tristes, ou encore désespérés, essayons de lâcher prise avec les sentiments qui inévitablement feront surface dans notre conscience, nous menant à vouloir réagir immédiatement à telle ou telle situation, ou bien nous menant à un état de léthargie, d’indolence, de dépression ou d’addiction afin de fuir nos souffrances…

Imaginons que nous soyons au sommet d’une haute montagne et que nous regardons en bas dans la vallée, les villages nichés tout au fond, et nous ne voyons plus alors précisément les détails, les routes, les personnes ; à notre vue ne se présente plus qu’un ensemble où tout ce qui pourrait nous amener à des jugements divers a disparu, laissant place à une belle vallée entourée de montagnes. Qui pourrait dire alors ce qui se passe au creux de cette vallée si belle ? Pourrions-nous prendre un parti quelconque pour qui que ce soit ?

Photo : Wouter Verhoeven

Photo : Wouter Verhoeven

Imaginons encore que nous soyons comme la terre qui reçoit une pluie bienfaisante et fraîche, mais sur laquelle nous déversons aussi des déchets polluants et toxiques, ou que nous soyons comme l’eau potable que nous buvons et sans laquelle la vie ne serait pas possible, mais à laquelle nous confions là aussi bien des liquides néfastes à la nature, ou bien que nous soyons comme l’air frais que nous respirons, allant et venant par tous les pores de notre corps et de nos poumons, et qui pourtant doit absorber une grande quantité de gaz impropres à la respiration, ou que nous soyons enfin comme le feu qui apporte la chaleur et qui purifie tout, consumant indifféremment les éléments sains ou malsains…

Ces quatre éléments, terre, eau, air et feu, sont aussi les éléments constitutifs de notre corps desquels nous ne sommes jamais séparés, ils sont en nous et nous sommes en eux, il n’y a pas de différence n’est-ce pas ?

Nous vous proposons de lire le Sutra de la Parabole de la Scie (Kakacupama Sutta – Majjhima Nikaya,21), où le Bouddha dit ceci : « Même si un bandit vous coupe les membres avec une scie, si la colère surgit en vous, vous n’êtes pas un disciple de mes enseignements. Pour être un disciple du Bouddha, votre cœur ne doit pas nourrir de haine, vous ne devez pas prononcer de paroles blessantes, vous demeurer plein de compassion, sans hostilité ni malveillance. » Thầy nous dit que cet enseignement touche une intention très noble en nous mais que celle-ci va complètement à l’opposé de nos énergies d’habitude les plus fortes qui soient.

Alors, en forme d’exercice que nous pouvons pratiquer, le Bouddha et Shariputra nous invitent à pratiquer ainsi :

- Pratiquer l’équanimité face à des paroles dures

- Apprendre à ne pas se sentir perturbé, amer ou abattu

- Ne pas exulter lorsqu’on fait nos louanges… car une louange ne nous touche pas en tant que personne individuelle, elle touche aussi nos parents, nos enseignant, nos amis, tout ce qui nous entoure ainsi que de nombreux êtres, c’est pourquoi nous ne devrions pas exulter.

Nous pouvons aussi lire le Grand Soutra de la parabole de l’Empreinte de l’Eléphant (Majjhima Nikaya,28) où Shariputra nous enseigne à propos des Quatre Grands Eléments. « En méditant sur les éléments terre, eau, feu et air qui sont en nous et à l’extérieur de nous, nous voyons que nous ne sommes pas différents des autres. Si nous transcendons notre idée d’un soi séparé, notre amour contiendra de l’équanimité, car nous saurons que nous sommes exactement comme eux. » Thich Nhat Hanh

Pour finir, voyons que nos énergies d’habitude sont basées le plus souvent sur des rapports de force tels que : plus grand plus petit, plus fort plus faible, plus beau plus moche ; ou bien agréable désagréable, joie tristesse, bonheur malheur, paix guerre, etc…

Alors maintenant, nous allons essayer une nouvelle énergie d’habitude en s’exerçant et pratiquant un rapport de Paix au moyen du Gatha suivant, et ce sera notre dernière proposition d’exercice pour ce dernier message :

« Les mains jointes je t’offre un lotus et je m’incline devant toi, Bouddha en devenir »

- Pratiquons ce gatha de tout cœur, avec tout notre être dans notre communauté spirituelle, avec nos amis, amies, dans le Dharma, sincèrement et profondément

- Pratiquons ce gatha de tout notre cœur, dans notre famille, voyons nos parents, nos enfants, nos compagnons, nos compagnes, comme étant des êtres capables de toucher à la Liberté et de nous y amener aussi

- Pratiquons ce gatha mentalement, à notre travail, dans la rue, où que nous soyons et avec les personnes qui nous entourent à ce moment-là ; voyons ces personnes comme étant des personnes capables de nous apporter de la joie et de la paix, capables de nous enseigner et nous apprendre à cheminer dans notre vie

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Sixième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

3 Février 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Chère Sangha, en grande progression dans l'éveil, voici notre sixième message pour cet hiver ! Avec nos meilleures appréciations et encouragements pour votre pratique !

La concentration, sixième facteur d'éveil

La concentration (samadhi), est avec la Pleine Conscience et la vision profonde un des piliers de la pratique. En traduisant samadhi par concentration, nous nous heurtons aux difficultés inhérentes des traductions. En consultant le glossaire du Cœur des enseignements du Bouddha, nous pouvons voir que Thầy nous offre plusieurs entrées et si nous consultons un dictionnaire Pali-français par exemple nous pouvons y trouver : « accord, paix, réconciliation ou état de calme caractérisé par l'harmonie de l'esprit et la non-confusion résultant de la pratique de la méditation »

Unification de l'esprit … et du corps : - imaginons que notre corps soit séparé en plusieurs morceaux, un bras par-ci, une jambe par-là, le tronc, sous un arbre, la tête ailleurs… et notre esprit serait sûrement lui aussi très dispersé car nous savons bien que la première caractéristique de l’esprit c’est le corps. Imaginons alors qu’en poussant un grand cri très fort nous puissions d’un seul coup réunir toutes les parties de notre corps et que celui-ci retrouve son intégrité complète, nous serions donc pleinement conscients de ce corps, et du même coup de notre esprit, nous pourrions alors voir que la concentration c’est l’absence de dispersion.

Nous connaissons tous la concentration et la pratiquons depuis notre plus jeune âge, c'est un élément essentiel de notre vie quotidienne. Mais en sommes-nous vraiment conscients ? Quelle est l’intention qui sous-tend cette concentration ? Est-ce une concentration appropriée ? Sommes-nous en accord avec les Entraînements ?

La concentration est un facteur d'éveil qui s'harmonise avec les autres facteurs, et que serait-elle sans pleine conscience, sans joie sans détente ? Nous savons bien que pour atteindre un état de pleine conscience nous devons au début faire un petit effort de concentration, sur notre corps, sur notre souffle, puis lorsque cette pleine conscience du corps et du souffle est présente et paisible, alors peu à peu notre concentration se renforce et se nourrit. Nous avons besoin de la concentration pour être en pleine conscience, et cette pleine conscience nourrit et renforce la concentration.

Ce sont les deux aspects de la concentration, proposés par Thầy dans le chapitre sur la concentration juste (Le Cœur des Enseignements du Bouddha), à savoir : la concentration active et la concentration sélective.

Nous vous proposons d'explorer ces deux aspects à travers des propositions de pratique :

- la concentration sélective :

« C'est choisir un objet et s'y maintenir » Quand sommes-nous conscients de  pratiquer une concentration sélective ?

- Au cours des gestes de la vie quotidienne : prendre le temps de revenir à sa respiration et pouvoir se dire : « je suis concentré(e) sur ce que je fais à cet instant », comme préparer le repas, éplucher les légumes… « j'ai conscience d'être concentré sur mes gestes ». Nous pouvons aussi nous interroger : est-ce une concentration appropriée ?

- Dans les moments privilégiés de pratique formelle de la méditation, avoir conscience de sa posture assise, d’une colonne vertébrale bien établie dans sa courbure naturelle, concentré(e) sur le souffle ; avoir conscience d'être concentré sur ses pas lors de la marche méditative, laisser s’établir une concentration harmonieuse en lien avec nos pas et notre souffle

- prendre conscience que notre mental, plus particulièrement Manas, est toujours prêt à nous distraire quand il se sent menacé et trouve beaucoup d'astuces pour éviter que nous restions concentrés et nous dit « j'ai trop chaud, trop froid, l'oreille me gratte, etc… ». Il ne s'agit pas de faire de l'héroïsme mais d'être conscient : « là il y a une douleur qu'il faut soulager, ou bien là c'est mon esprit qui me pousse à la distraction »

Sixième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

- La concentration active

« En pratiquant la concentration active, on accueille tout ce qui se passe dans l’instant présent, même si cela change»

C'est une concentration ouverte, spacieuse que nous pratiquons quand Thầy nous invite à être dans nos pas, ouvert à la nature, au chant des oiseaux. Au fil de nos pas, de notre marche méditative, attentifs, nous sommes pleinement conscients(e) de notre environnement immédiat qui va se révéler de lui-même à nos regards.

- Essayons de pratiquer ainsi la marche méditative : - allons au bord d’une rivière, ou bien le long d’un bois, d’une forêt, ou encore sur la crête d’une colline, puis pratiquons la concentration active qui inclut notre corps, nos pas, notre respiration, puis peu à peu au fil de la marche nous incluons aussi tout ce qui se présente autour de nous, afin de ne faire qu’un avec notre entourage, les arbres, les champs, la rivière, le chemin où l’on marche, les personnes que nous croisons, les paysages… le sourire d’un enfant. Puis nous ne les voyons plus et les laissons partir paisiblement sans avoir l’idée de les garder juste pour soi.

« Le vent souffle dans le bambou

et le bambou danse.

Quand le vent s'arrête,

le bambou pousse en silence… »

* commentaire de Thầy: « Le vent se lève et le bambou l’accueille. Le vent s’en va et le bambou le laisse partir »

« En pratiquant la concentration active, on accueille tout ce qui vient. On ne pense à rien d’autre et on ne rêve de rien. On est simplement établi dans le moment présent de tout son être. Tout ce qui vient, vient. Lorsque l’objet de notre concentration est passé, notre esprit reste clair comme un lac paisible. »

Sixième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

Voici un deuxième aspect de la pratique de la concentration :

- assis calmement au pied d’un arbre, ou sur un coussin, une chaise, chez soi, dirigeant notre attention sur le souffle, sur notre posture, nous accueillons tout ce qui se produit dans notre mental au moyen de la reconnaissance pure, car nous savons bien que nous ne pouvons pas arrêter le flux de nos pensées.

Exemples :

* Lorsque nous avons un souci, une inquiétude, juste nous reconnaissons que c’est un souci ou une inquiétude, et nous accueillons cela tel quel sans en être affligé(e) particulièrement.

* Lorsque nous avons de la joie ou de la compassion, juste nous reconnaissons que c’est un sentiment de joie ou de compassion, et nous les accueillons tels quels sans être emporté(e) par de l’euphorie par exemple.

* Si nous n’avons pas de pensée particulière, c’est-à-dire si nous avons une pensée neutre, alors reconnaissons-la aussi simplement. Cependant une pensée neutre peut aussi devenir une pensée agréable du simple fait de notre posture stable et concentrée.

« …Un oiseau argenté vole sur le lac d’automne.

Lorsqu’il est passé, la surface du lac n’essaie pas de retenir son image. » TNH

* commentaire de Thầy: « Une fois l’oiseau passé, le lac reflète les nuages et le ciel avec la même clarté. »

Proposition de lecture :

- Les quatre niveaux de concentration : - nous vous invitons à être curieux et à vous pencher sur les textes traduits de Maître Tăng Hi par Thầy - (Page 40 et suivantes). Nous découvrirons les quatre états de concentration rencontrés au cours de la méditation qui est une des Six Paramitas : Dhyana Paramita – La Perfection de la Méditation.

Poème d’un ami :

« Cheminant dans la campagne, ce matin de bonne heure,

Le corps et l’esprit se rejoignent au firmament ;

Chaque pas, chaque souffle, est aussi frais qu’une fleur.

Dans la brise, les arbres nous livrent leur Enseignement. » CLT

Sixième message pour la retraite d'hiver 2016-2017
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Interview de Sr Trang Dieu Ly (Seconde partie)

27 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Voici la suite et la fin de l'interview de notre chère Sr Trang Dieu Ly ! Bonne lecture... et au fait, si vous avez des questions à proposer pour les prochaines interviews de nos soeurs, écrivez-nous vite ! 

Sr Hai Nghiem :

Voici une question qui est venue d’une réflexion, d’une quête personnelle : quel serait le pont le plus important que tu aspires à construire entre les cultures présentes dans la Sangha monastique ? Particulièrement en cette période à la Maison de l’Inspir, mais aussi en général.

Sr Trang Dieu Ly :

De créer de plus en plus, en plus…, de compréhension, parce que je vois que nous ne nous comprenons pas encore bien les uns les autres. Cela va avec le fait de passer beaucoup de temps ensemble, de vraiment échanger, de véritablement ouvrir nos cœurs. D’écouter, d’apprendre les uns des autres… et quelque chose qui n’est pas facile pour moi, c’est de lâcher prise de mon idée de comment faire les choses pour voir qu’il y a de nombreuses façons de faire et que telle autre façon est aussi juste que ma façon de faire. Et vice-versa… je ne peux pas devenir vietnamienne parce que je ne le suis pas, mais nous pouvons nous rencontrer en route !

Sr Hai Nghiem :

As-tu une anecdote spéciale d’un moment personnel avec Thay ? Tu parlais des fois où tu lui avais donné un soin, ou bien une autre rencontre dans le cadre privé ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui : en lien avec la question du nom que Thay m’a donné. Thay a commencé à me saluer toujours de la même manière avec la même phrase, dès que je le rencontrais, par exemple lorsque nous lui apportions les repas. Il me regardait toujours de son regard qui voit tout et disait, ‘tu es donc je suis’, et je sentais dans son regard que j’aurais dû réaliser la profonde signification de la dimension ultime à cet instant-même… et j’avais un air de dire… ‘désolée Thay, pas encore !’ Je me souviens de ces moments, il souriait, et puis un jour il m’a écrit la calligraphie ‘you are therefore I am’. Elle est toujours avec moi à présent, affichée au-dessus de mon lit. C’est mon koan.

Sr Hai Nghiem :

C’est beau !

Sr Trang Dieu Ly :

Oui… parce que tu es l’étudiante, je suis l’enseignant.

Sr Hai Nghiem :

Est-ce que tu sens que Thay vit en toi, dans ta manière de vivre au quotidien, dans ta manière d’apporter un soulagement aux gens qui souffrent ?

Sr Trang Dieu Ly :

Je pense que Thay vit en chacun de nous. Plus je vis cette vie monastique, plus j’arrive à toucher Thay en moi-même et la beauté de son enseignement. C’est quelque chose que je désire vraiment transmettre, et très certainement, ce sera une façon de faire très différente de celle de Thay puisqu’il est évident que je ne suis pas Thay. Mais certainement : la douceur et la simplicité de l’enseignement de Thay m’ont beaucoup touchée et c’est ça ce que je veux transmettre dans le futur, de ma propre façon, aussi.

Sr Hai Nghiem :

Et puis les conditions que tu rencontres sont totalement différentes de celles que Thay a rencontrées !

Sr Trang Dieu Ly :

Oui, et je viens d’un milieu complètement autre. Mais j’invite souvent Thay à marcher avec moi, ou bien quand je rencontre une situation difficile, alors je peux vraiment sentir qu’il est en quelque sorte présent en moi. Et par cette présence, je suis à même de répondre différemment à la situation.

Interview de Sr Trang Dieu Ly (Seconde partie)

Sr Hai Nghiem :

Est-ce que tu es fière d’un progrès particulier dans ta pratique ?

Sr Trang Dieu Ly :

(Rire) Oh là là. J’imagine qu’il y a beaucoup de progrès à venir, et beaucoup de choses que je n’ai pas encore réalisées… mais je vois beaucoup de changement en moi, je suis beaucoup plus heureuse, par exemple. Peut-être j’aime bien ne pas être trop fière, j’essaie de ne pas trop cultiver mon ego. Il est bien assez grand déjà (rire). Même si souvent au début les gens me sous-estiment, mais c’est OK. Je suis patiente. (Sourire)

Sr Hai Nghiem :

Tu as parlé de la calligraphie que Thay t’a offerte. Ma question suivante est quel est ton texte préféré, par exemple un soutra, un livre, une calligraphie ?

Sr Trang Dieu Ly :

Hmm, je pense que ça change régulièrement, ce ne sont pas toujours les mêmes. J’aime beaucoup la calligraphie de Thay ‘sois belle, sois toi-même’.

Le soutra que je préfère, c’est le Soutra de l’Aide aux Mourants, parce-que c’est une méditation guidée très profonde et belle.

Sr Hai Nghiem :

Et un enseignement du Dharma que tu n’oublieras jamais, qui t’a vraiment propulsée vers un éveil ;)

Sr Trang Dieu Ly :

Oui ! C’était lorsque j’étais encore pratiquante laïque, et Thay est venu à Cologne donner un enseignement. Ce n’est pas le discours lui-même mais la pratique du Toucher de la Terre [pour se relier aux ancêtres] qui a suivi, et je crois que c’est Thay qui la guidait, non pas Sœur Chân Không, mais je ne suis pas sûre. C’était à l’Audimax de l’université de Cologne, la salle était pleine à craquer. Comme c’est un amphithéâtre avec des gradins, les gens ne pouvaient pas toucher la Terre. Mais j’étais assise devant, sur le sol, et j’ai pu réellement toucher la Terre. Je me souviens qu’à cet instant, j’ai visualisé mes parents, surtout mon père. Du fait de mon histoire, je ne connaissais pas mon père, et tout d’un coup quelque chose en moi s’est ouvert, j’ai touché mon père en touchant la Terre. Cela m’a donné une clé toute neuve pour guérir de cette perte, ou de ce père non-existant en moi. C’était un moment très important.

Sr Hai Nghiem :

Voici une question très intéressante, j’espère ! Comment exprimes-tu ton énergie de jeune femme en tant que moniale ? Et quelle est ta relation aux enfants ?

Sr Trang Dieu Ly :

Tu veux dire est-ce qu’il y aurait un désir caché d’avoir des enfants ?

Sr Hai Nghiem :

Pas nécessairement, mais simplement selon toi, comment exprimer l’énergie féminine quand on est nonne ?

Sr Trang Dieu Ly :

Personnellement, j’aime beaucoup les enfants et quand il y a des enfants au Village des Pruniers ou ici, je sens cette graine maternante, ou qui aime prendre soin des enfants. En même temps je peux jouer et être encore enfant. Et aussi, je réalise le fait que les enfants qui viennent ici touchent déjà la pratique de la pleine conscience d’une façon très innocente ; ils sont baignés dans cette atmosphère d’un monastère comme moi je suis allée à l’église avec ma grand-mère, je pense que pour eux c’est une graine plantée aussi. Mon énergie féminine, elle trouve des moyens d’expression qui ne sont pas les mêmes que lorsque j’étais encore laïque, mais elle est certainement bien présente puisque je suis toujours une femme. Elle s’exprime peut-être dans ma façon plus féminine de parler, de voir des choses,de développer la douceur et le calme. Mais les frères ont  cette capacité aussi bien sûr.

Sr Hai Nghiem :

Tu veux dire que cette douceur et ce calme viennent du fait que tu es nonne à présent ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui…

Sr Hai Nghiem :

Ça a du sens.

Sr Trang Dieu Ly :

Je vois que ce sont des qualités, en dehors de celles de l’enfant intérieur, qui deviennent plus manifestes maintenant. Cette douceur… il ne s’agit pas d’une énergie exclusivement propre aux femmes.  L’énergie d’une moniale, et l’énergie d’une femme, elles ne sont pas séparées en moi. C’est quelque chose qui s’ouvre et croît peu à peu.

Interview de Sr Trang Dieu Ly (Seconde partie)

Sr Hai Nghiem :

As-tu un message spécial que tu veux partager avec les personnes qui te liront ? Qui seront heureuses de te connaître encore mieux…

Sr Trang Dieu Ly :

Un message spécial, il faut que j’y réfléchisse…

Sr Hai Nghiem :

Un encouragement spécial ? Pense aux personnes qui viennent à la Maison de l’Inspir, à la relation que tu as avec elles ?

Sr Trang Dieu Ly :

En fait quelque chose qui tourne dans ma tête depuis quelques temps, ce que j’ai remarqué et qui occupe beaucoup mon esprit, c’est le degré auquel nous sommes tous derrière un écran, tu sais ? Nous regardons les infos, nous voyons ce qui se passe dans le monde depuis l’écran, derrière la télé, derrière l’ordinateur, le smartphone… et il y a toujours quelque chose entre nous et la souffrance des personnes concernées, entre nous et les guerres que nous voyons. Nous sommes très distanciés de ce qui se passe. Nous sommes déconnectés ; nous ne sentons pas de compassion, de com-passion ; nous sommes retirés dans l’anonymat de la grande masse. Et parfois il y a des moments où soudain l’écran n’existe plus, où tu vois vraiment et tu comprends la souffrance d’une personne ou d’un groupe, et tu ne peux plus mettre cette distance à laquelle nous sommes tellement habitués dans nos vies. Quand les attentats du marché de Noël à Berlin ont eu lieu et que j’en ai été informée, c’était comme si quelqu’un avait enlevé l’écran et que tout à coup je pouvais toucher tout le désespoir des victimes et de leurs familles, mais aussi je touchais toute la rage et le désespoir des terroristes dans ma méditation. J’ai pensé au poème de Thay, Appelez-moi par mes vrais noms, à ce moment-là. J’ai beaucoup aimé le discours du Pape pour le Nouvel An. Il y a une expression qu’il a utilisée et qui m’a frappée dans ce contexte, il parlait du fait que nous avons repoussé les jeunes vers les marges de la société, sans chance de trouver du travail, sans leur offrir de perspectives. Il a parlé d’orphelins spirituels et de sans-abri spirituels. Alors, comment nous détacher des écrans de l’anonymat et comme résultat naturel, passer à une action venant d’un besoin ressenti profondément ? Et puis comment offrir une maison à l’âme, surtout pour les jeunes qui sont recrutés par la haine et l’illusion ? Comment leur donner quelque chose de positif et qui fasse du sens ? Qu’est-ce que le bouddhisme engagé de Thay me demande de faire concrètement aujourd’hui, en tant que moniale bouddhiste allemande vivant en France en 2017 ? C’est la question que je me pose, et que j’aimerais que beaucoup de personnes se posent aussi, peut-être… Je n’ai pas de solution pour cela, mais mon souhait est d’enlever l’écran et d’être plus active pour aider les personnes en situations difficiles. Parce que nous vivons dans une société si immense et si anonyme, j’aimerais aider les gens à sortir de cet anonymat pour rencontrer vraiment la vie…

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Cinquième témoignage pour la retraite d'hiver 2016-2017

25 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Quelques jours avant de partir à la retraite de Noël à la Maison de l'Inspir, j'ai été très tendue avec ma fille à la suite d'une discussion ensemble avec le papa concernant son suivi médical lié à sa maladie.

J'ai été déçue face au choix de ma fille de ne plus suivre le traitement de médecine naturelle par le fait qu'il était contraignant et ne donnait pas des résultats rapides comme elle l’espérait. Elle a opté alors pour suivre le traitement allopathique, qui est lourd de conséquences. Et ce, appuyé par le papa, qui ne croit guère à cette approche naturelle. Mais le plus difficile c'était la manière blessante dans la réaction de ma fille qui m'a "renvoyé sur ma figure" qu'elle n'a rien à "faire" de mes convictions, mes choix bouddhistes, ma pratique etc... Et qu'elle a suivi ce traitement naturel, sans rigueur, plutôt pour me faire plaisir et pas me décevoir.

Mon cœur s'est bien brisé, envahie par des sentiments divers, entre tristesse, confusion, colère...

Cette rencontre m'a fortement perturbée. Je me suis projetée vers le passé, non loin somme toute, et qui me liait encore avec le papa. Et elle a ravivé des rancunes importantes. Mes vieilles habitudes ont été abondamment nourries. Ainsi que mes réactions habituelles. Des échanges durs, remplis de reproches, sont venus naturellement, de part et d'autre.

Je me disais: mais enfin, où est ta pratique?

Cinquième témoignage pour la retraite d'hiver 2016-2017

En tout cas, j'étais bien consciente de ce qui se passait, mais pas assez forte pour empêcher les sentiments de se manifester et de les traiter au moment même, sauf à un petit moment, où j'ai demandé de me donner quelques instants pour me calmer, et puis, j'ai "craqué" par le fait de me sentir si seule à prendre en charge les quantités de choses liées aux enfants. Je pense que le papa a été surpris. Et moi aussi, car je n'ai pas retenu mes émotions, laissant tomber mes masques de l'orgueil et lui demandant en quelque sorte de m'aider dans cette tâche ardue de parent. J'ai été très bouleversée les jours qui ont suivi. Et partir à l'Inspir tout juste après cela a été le grand cadeau de Noël. Je suis arrivée avec le cœur lourd, et suis repartie légère, légère…

D'abord, j'ai partagé ma colère à une amie, puis je me suis laissé petit à petit nourrir par les bonnes habitudes qui reviennent très vite aussitôt que je suis sur le chemin pour aller là-bas. Puis, sur place, je me laisse imprégner de l'énergie puissante qui règne dans la maison. Cela m'aide à m'installer vite avec ce qui m'entoure, et surtout, cultiver davantage une immense foi dans la pratique, dans la force et l’énergie de la Sangha. Je n'ai pas eu besoin de partager mes détresses, elles se sont transformées très vite, car je savais ce qu'il fallait faire. Simplement être là, revenir à ma respiration et à mes pas, me connecter aux sourires des Sœurs malgré leur immense fatigue, (et oui, sourire à ce qui est là), être avec les amis de pratique, voir le Dharma vivant quand les monastiques et certains pratiquants se déplacent, ferment la porte avec douceur et sans bruit, écouter dans la nuit le silence de leurs pas dans les escaliers… Des véritables cloches de pleine conscience, qui m'invitent à faire de même.

Ma pratique de la diligence juste s'est installée alors automatiquement. J'ai laissé mon fardeau quelque part (mes idées et discours automatiques qui tournaient en boucle), pour faire de la place aux belles choses de chaque instant.

Puis, une fois calme, et pendant la marche méditative au bord de la Marne, j'ai pris mon courage pour voir ce qui m'avait vraiment blessée dans la situation avec ma fille.

Cinquième témoignage pour la retraite d'hiver 2016-2017

Et alors, j'ai regardé de face où il y avait perception fausse, et une action pas juste.

J'ai vu une pratique incorrecte, celle d'imposer ma vue à ma fille, prendre des décisions à sa place, lui dire ce qui est bien pour elle car bien pour moi, sans la considérer comme étant libre de suivre son propre chemin.

J'ai vu aussi, qu'en adhérant à l'option de son papa, c'est la jalousie et un sentiment de trahison qui m'ont envahie. Alors qu'en fait, le papa voulait simplement qu'elle puisse avoir le droit de faire son propre choix.

Et oui, j'ai vu aussi qu'il y avait encore des remords vis à vis du papa, et pour cela, je dois prendre soin de mes blessures en moi, transformer ces vieilles graines. Encore et encore.

Donc voilà, ma fille me montre mes failles, m'invite à corriger ma pratique, à ne pas rester dans l'illusion, et que me nourrir des belles choses est en soi un début de  transformation. Mais elle m'invite aussi à aller plus loin, à être vraie, honnête et juste avec moi-même et avec elle, et à utiliser la pratique juste au moment où il le faut.

Pour cela, j'ai une immense gratitude pour elle. Même si c'est difficile et parfois décourageant. Et j'ai  une immense gratitude à la Sangha qui offre son soutien,  par la  présence de cœur et leurs pratiques.

Revenir chez moi, revenir chez moi. C'est ce que j'apprends à faire petit à petit.

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Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

23 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Sœur Trang Dieu Ly (prononcez Tjang You Li) est allemande. Ordonnée novice (dans la famille monastique des Azalées) en juillet 2012 puis bhikshuni en mars 2016, elle vit à la Maison de l’Inspir depuis le mois d’octobre dernier…. pour notre grande joie, car elle est pleine de qualités, de profondeur et de surprises ! Lors de notre première journée de paresse de l’année 2017, Sœur Hai Nghiem l’a invitée à s’asseoir pour une interview exclusive, dont nous espérons qu’elle sera la première d’une série pour faire connaissance avec la petite communauté monastique de la Maison de l’Inspir.

Sr Hai Nghiem :

Pour commencer j’aimerais te demander quel est le sens de ton nom monastique, pourquoi est-ce que tu penses que Thay t’a donné ce nom-là, et aussi est-ce que tu aimes ton nom ?

Sr Trang Dieu Ly :

Alors, c’est la même question que j’ai posée à Thay quand je venais d’être ordonnée : « Thay, pourquoi est-ce que vous m’avez donné ce nom ? » Et au début, je n’aimais pas mon nom. Je ne l’aimais pas du tout ! Et maintenant… je l’aime bien. Il a plusieurs significations. L’une d’elles, celle que je préfère, c’est ‘la vérité merveilleuse’ ou encore le ‘merveilleux chemin’. Et c’est ainsi que je vois mon chemin monastique ; je vois que je me développe de plus en plus dans cette direction. Je me rappelle qu’au moment où j’ai écrit ma lettre d’aspiration pour être ordonnée, c’était quelque chose de très important pour moi que d’être véritable, d’être authentiquement moi-même, et aussi de toucher la vérité de toute chose. Et c’est ce qu’est devenu mon nom… et Thay, lorsque je lui ai demandé, il a dit que ce nom indiquait la dimension ultime, la vérité dans la dimension ultime…

Sr Hai Nghiem :

Tu ressens cela dans des moments de la vie quotidienne ?

Sr Trang Dieu Ly :

Parfois ! ?(Sourire…)… pas souvent, il y a de petits moments où cela arrive, et j’en ai vécu aussi avant d’être ordonnée. Je crois que c’est pour cela que je m’y intéresse beaucoup.

Sr Hai Nghiem :

Quel âge avais-tu quand tu as été ordonnée ?

Sr Trang Dieu Ly :

37 ans.

Sr Hai Nghiem :

Tu as rencontré la Sangha en venant du Zen japonais, n’est-ce pas ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui.

Sr Hai Nghiem :

Combien de temps as-tu pratiqué cela ?

Sr Trang Dieu Ly :

En fait, j’ai commencé avec le Zen Soto quelques mois, quand j’avais 21 ans. Cela ne m’a pas attirée du tout.

Sr Hai Nghiem :

Tu veux dire que le Zen Soto ne t’a pas attirée ??

Sr Trang Dieu Ly :

Disons le groupe où je me rendais… parce qu’ils pratiquaient beaucoup dans la forme… et puis, j’ai trouvé un autre groupe, celui de mon ancien maître de méditation. C’était un moine bénédictin.

Sr Hai Nghiem :

Attends, est-ce que nous pouvons revenir un peu en arrière… à 21 ans, tu as découvert le Zen japonais. Tu avais intentionnellement cherché des groupes de méditation ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui.

Sr Hai Nghiem :

Et cette idée t’est venue de… ?

Sr Trang Dieu Ly :

Du kungfu que je pratiquais, du taichi… Simplement d’un intérêt général déjà à cette époque, sans vraiment savoir de quoi il s’agissait, et à quel point la méditation allait influencer et changer ma vie.

Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

Sr Hai Nghiem :

Quel souvenir gardes-tu du jour où tu as été ordonnée dans notre Sangha ? Cela peut être une impression générale, ou le moment le plus frappant de l’ordination…

Sr Trang Dieu Ly :

Je me rappelle, lorsque notre chevelure a été rasée. Il y a eu un moment où je me suis sentie différente et ce n’était pas lié au fait d’avoir des cheveux ou pas… quelque chose était en train de changer. Et je me souviens particulièrement dans la soirée, après toute l’excitation de la journée, lorsque je me suis retrouvée seule et que tous les souvenirs de la journée se sont élevés dans mon esprit… alors, la sensation de ne plus avoir de cheveux était très frappante. C’était quelque chose de plus que le seul fait de ne pas avoir de cheveux.

Sr Hai Nghiem :

As-tu aimé te voir dans le miroir avec la tête rasée ?

Sr Trang Dieu Ly :

J’avais très peur au début, je ne savais pas… c’est un moment très fragile puisque bien sûr, les cheveux sont un attribut de beauté. Ma mère par exemple n’a pas voulu rester pour ce moment, c’était trop difficile pour elle alors elle est sortie et revenue plus tard. Je ne savais pas non plus quelle tête j’aurai… même si c’est un moment où l’on lâche prise, c’est la raison pour laquelle on se rase, mais…

Sr Hai Nghiem :

Tu ne peux pas imaginer tant que tu ne l’as pas fait ?

Sr Trang Dieu Ly :

Non, tu ne peux vraiment pas imaginer ! Mais j’ai bien aimé.

Sr Hai Nghiem :

Comme tu as parlé de ta lettre d’aspiration pour devenir Sœur, j’aimerais bien savoir quelle était la direction-clé, ou l’espoir le plus important que tu as écrit dans cette lettre ; qu’est-ce que tu rêvais vraiment de pouvoir faire en devenant moniale ?

Sr Trang Dieu Ly :

La raison pour laquelle je voulais devenir moniale était le souhait de changer complètement ma vie, de vivre ma vie profondément, de trouver un mode de vie différent et qui ait plus de sens. C’était aussi de vivre en communauté avec des personnes qui partagent la même aspiration que moi et d’offrir une telle aspiration aux personnes qui viennent au Village des Pruniers.

Sr Hai Nghiem :

Tu es en train de réaliser ton rêve…

Sr Trang Dieu Ly :

Oui oui !

Sr Hai Nghiem :

Une grande question pour moi est celle-ci : qu’est-ce que ça veut dire pour toi, d’une part d’avoir un mentor (encore appelée tutrice) et de l’autre d’avoir un maître. Quelle est ta relation à Thay, est-ce que tu as senti dès la première rencontre avec lui, ou après l’avoir entendu quelques fois, « Oh, c’est vraiment mon maître ! » ?

Sr Trang Dieu Ly :

Pour moi le mentor, notre tutrice monastique, est quelqu’un qui me connaît bien, qui vit avec moi au quotidien, et c’est une femme puisque je suis une Sœur. Donc c’est une relation très différente. Elle connaît mes énergies d’habitude, mes ‘angles morts’ (les parties de moi que je ne vois pas moi-même), et elle a une façon très douce et très habile de découvrir ces parties de moi parfois et d’autres fois de me laisser la liberté de les découvrir par moi-même. Une tutrice qui aurait beaucoup d’autorité appellerait ma rebelle intérieure tout de suite. Je sais que j’ai un côté très fort et têtu, et ce n’est pas facile d’être ma tutrice. Quant à Thay, pour moi il est presque comme le Bouddha. Je n’ai jamais eu la chance d’être beaucoup avec lui ou d’être proche de lui pendant une longue période en étant son intendante par exemple. J’ai beaucoup, beaucoup d’admiration et de respect pour lui ! Quand j’ai eu l’occasion de lui prodiguer des soins [note de la rédactrice : Sr Trang Dieu Ly a exercé le métier de kinésithérapeute et a assisté Thay pendant quelques séances de rééducation après son accident vasculaire cérébral], Thay était donc très malade et il ne pouvait plus parler, j’ai pu toucher une relation différente. J’ai touché la partie incroyablement douce de Thay, qui m’a fait complètement confiance dès le départ ; j’étais très touchée. En même temps, il était et est encore plus peut-être à présent un maître Zen, sans paroles. Il y a quelque chose dans la façon dont il vous regarde parfois, vous savez immédiatement ce qu’il veut dire. Quelque chose dans ce regard m’a forcée à être dans le moment présent, à être vraiment là quand j’étais avec Thay. Cela m’a obligée à être présente, calme, concentrée, ‘attendant’, ouverte à tout ce qui pouvait venir. C’est très difficile à expliquer. J’ai pu sentir son énergie de maître Zen… je n’ai pas cette sensation au même degré dans la relation à ma tutrice, c’est une relation très différente.

Sr Hai Nghiem :

Un aspect de cette question était aussi, est-ce que tu es à l’aise avec le fait que quelqu’un soit là de cette manière, pour te connaître, pour observer ta pratique souvent, pour te donner des retours ou de mettre sur une piste à laquelle tu n’aurais peut-être pas pensé ?

Sr Trang Dieu Ly :

Je suppose que c’est pour ça que la question de qui va être ma tutrice est très importante. Ce n’est pas facile pour moi, parce que j’ai déjà 43 ans tu sais, et parfois, comme j`ai dit, je suis très têtue, j’ai des idées fixes sur certaines choses… donc d’avoir un mentor qui est en position de te donner une nouvelle direction, sur des rails autres que ceux auxquels tu es accoutumée en termes d’énergies d’habitude par exemple, et d’avoir un mentor qui soit habile avec ça, pas autoritaire mais à la fois ferme, tout ça m’aide dans ma pratique, et me permet d’identifier moi-même .

Sr Hai Nghiem :

Comment est-ce que ta famille a accepté ton ordination ?

Sr Trang Dieu Ly :

Comme je l’ai déjà dit, c’était très difficile pour ma maman. Quand je lui ai déclaré que je voulais être ordonnée c’était très important pour moi qu’elle soit d’accord. Elle a dit, ‘si c’est ce que tu désires vraiment faire de ta vie, alors tu dois le faire !’ Elle m’a offert cette liberté et c’était un immense cadeau, j’ai eu conscience d’à quel point ce qu’elle m’offrait était énorme. Aujourd’hui encore, ce n’est pas facile pour elle du fait que je suis en France et qu’elle est en Allemagne, qu’elle vieillit ; mais elle accepte mon choix, et même, elle le soutient.

Sr Hai Nghiem :

Elle comprend de plus en plus ce que tu fais, j’imagine ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui, et elle-même, bien qu’elle n’ait pas réellement une pratique spirituelle, cela l’affecte beaucoup : je vois beaucoup de changements en elle et dans notre relation mère-fille, dans notre façon de communiquer.

Interview avec Sœur Trang Dieu Ly (Première partie)

Sr Hai Nghiem :

Est-ce que tu te sens bouddhiste ?

Sr Trang Dieu Ly :

Non.

(Rires)

Sr Hai Nghiem :

Merci ! … je plaisante.

Sr Trang Dieu Ly :

Et je dis non parce que je t’ai aussi dit que j’avais pratiqué avec un maître de zen japonais qui était un moine bénédictin, et dans son centre, il y a aussi des soufis, etc… donc très tôt, ce système de pensée, je suis chrétienne, je suis bouddhiste, si je ne suis pas bouddhiste alors je suis musulmane, ou je dois être quelque chose, ce système s’est détaché et c’est très précieux pour moi qu’il en soit ainsi. Je ne veux pas retourner dans une boîte.

Sr Hai Nghiem :

Oui, je peux comprendre ça… Mais alors comment vis-tu cette apparence monastique, ce costume bouddhiste que tu portes, dans la société, avec ta mère... ?

Sr Trang Dieu Ly :

Tu veux dire notre look ? C’est une chose intéressante, le look, la robe brune par exemple. Je viens d’une ville en Allemagne où il y a beaucoup de musulmans et ils sont habillés presque de la même manière que nous ; et depuis que je suis ordonnée et que je me promène dans cet habit, surtout avec les femmes musulmanes, il y a soudain une communication qui se fait, simplement en les rencontrant, parfois par un échange de regards, un sourire ; c’est quelque chose qui n’arrivait pas dans le passé. Et en même temps, tu rencontres le même type de jugements dans le regard des personnes qui n’aiment pas les musulmans par exemple. Parfois il y a une certaine peur, un certain rejet de leur part, et surtout avec ces personnes-là, parfois je leur adresse intentionnellement un sourire, ou je leur dis quelque chose et au début ils sont surpris, pris de court, et ils ne savent pas exactement dans quelle boîte me mettre. Et si je suis assise dans le train quand ça arrive, après dix minutes de silence, soudain on me demande : vous êtes quoi, au fait ? Et alors on a une chance de leur expliquer !

Sr Hai Nghiem :

Comme tu parles du fait de se libérer des catégories et des religions, je reformule la question suivante sur la liste. Les enseignements de Jésus appellent vraiment à la compréhension et à la compassion ; comment trouves-tu que Jésus et les racines chrétiennes sont présents dans ta vie maintenant que tu appartiens à une communauté bouddhiste ?

Sr Trang Dieu Ly :

Je suppose, d’une manière très bouddhiste ! (rire). Oui, ils sont présents en moi, dans mes ancêtres, mais dans une forme bouddhiste. Peut-être même d’une façon plus directe et plus vivante. Je touche  l’énergie de la compassion d’Avalokiteshvara  dans  Marie ou dans Jésus, c’est la même énergie. Et nous avons tous cette énergie en nous-même, aussi. Et la compréhension et l’amour sont les fruits de notre pratique bien sûr…

Et puis, j’aime lire Thomas Merton, par exemple. Il était un mystique chrétien. Donc pour moi c’est important d’être en lien avec les racines chrétiennes, puisque j’ai ces racines, n’étant ni vietnamienne ni chinoise. Mais ce n’est  pas toujours présent dans ma vie. De temps en temps.

Sr Hai Nghiem :

Simplement une énergie vivante ?

Sr Trang Dieu Ly :

Oui, je ne ressens pas le besoin de lui donner un nom ni de l’attribuer à Jésus ou Avalokiteshvara…

Sr Hai Nghiem :

Es-tu allée à l’église, est-ce que ta mère t’a élevée dans la religion chrétienne ou pas ?

Sr Trang Dieu Ly :

Ma mère non, pas du tout, mais ma grand-mère oui. J’ai grandi avec ma mère et ma grand-mère. Comme je le disais ma mère n’avait pas tellement ce besoin, ou je ne sais pas, il se peut qu’elle ne se soit pas sentie à l’aise avec l’église et la dimension spirituelle. Ma grand-mère par contre, d’une façon très simple et très concrète, était très croyante. Je crois qu’elle joue un très grand rôle dans ma vocation monastique aussi. Quand j’étais enfant, tous les mercredis j’allais avec elle au marché et il y avait une église catholique, bien que nous fussions protestantes. Elle aimait y entrer quelques minutes seulement. Moi aussi j’aimais beaucoup être dans ce silence, c’était très clair pour moi que c’était la maison de Dieu : je disais, ‘allons voir la maison de Dieu’ parce que je pouvais vraiment toucher quelque chose dans cette église. Et je pense qu’étant enfant, c’était la première fois que j’ai ressenti qu’il y a autre chose au-delà de notre expérience ordinaire.

... Suite et fin dans quelques jours ! Merci de votre lecture, merci de vos commentaires encourageants !

Le merveilleux chemin...

Le merveilleux chemin...

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Cinquième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

19 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Cinquième message de la Retraite d’Hiver chez Soi

« Qu’est-ce que la paix ? La paix c’est l’absence de conflit… »

(TNH - Enseignement du 07/07/2014)

La cinquième branche de notre arbre des Facteurs d’Eveil est la Paix, l’aisance, la détente, le bien-être du corps et de l’esprit (prashrabdhih en sanskrit), et cette Paix, ce bien-être est toujours accompagné de la Diligence, de l’énergie.

Nous voici déjà arrivés au cinquième facteur d’éveil : la paix, le bien-être. Nous savons bien que le bien-être est essentiel pour toucher la paix en soi-même, car nous avons tous déjà expérimenté dans notre vie de tous les jours des tensions, des malaises, de la tristesse ou du découragement. Nous avons sûrement, pour la plupart d’entre nous, cédé à la dispersion et à l’agitation dans nos vies professionnelles et quotidiennes, ayant mille choses à faire à la fois et n’ayant jamais le temps de faire ces choses-là. À peine arrivés à la maison après le travail, nous voilà déjà à courir partout pour s’occuper du repas du soir, des enfants, de la lessive… A peine levé nous courons déjà car nous sommes en retard pour l’école, les transports en commun, le travail, et nous n’avons bien souvent pas le temps de prendre un petit déjeuner tranquillement. Presque tout le monde connaît ces situations de la vie quotidienne.

Le bien-être c’est aussi la troisième Vérité Noble, c’est-à-dire la cessation de la création de la souffrance (nirodha) ; nous nous abstenons de faire quelque chose qui nous fait souffrir. Cette troisième vérité nous dit que l’abandon des afflictions est possible (le Cœur des Enseignements du Bouddha - TNH).

Un maître vivait autrefois avec ses disciples dans un temple. Un jour, l’un de ses disciples lui demanda : « Cher maître, que diriez-vous d’organiser un pique-nique ? » Le maître répondit : « Oui, c’est une très bonne idée. Allons pique-niquer un jour. » Mais ils furent si occupés qu’ils ne trouvèrent jamais le temps. Une année passa, puis deux, puis trois, sans qu’ils soient allés pique-niquer. Un jour, alors qu’ils se trouvaient en ville, ils virent une procession funèbre. Le maître demanda à ses disciples : «Qu’est-ce que c’est ? » Et un disciple répondit : « Ils vont pique-niquer. C’est le seul jour où ils vont pique-niquer, quand ils meurent. » TNH - La paix en soi, la paix en marche

Cette histoire nous enseigne que nous devrions prendre suffisamment de temps pour nous détendre et avoir du bien-être dans notre vie, non seulement pour soi-même mais aussi pour ceux, et avec ceux, qui nous entourent. Et pour cela nous ne devons pas attendre un moment propice dans le futur, ce moment est déjà là, disponible, car cela peut être un moment de paix si nous le désirons vraiment. C’est le sens de notre pratique de la méditation. La détente, l’aisance, le calme ou la tranquillité sont des éléments nécessaires à la pratique de la méditation, ils sont un facteur d’éveil essentiel pour atteindre et goûter la Paix.

Cinquième message pour la retraite d'hiver 2016-2017

Il y a encore notre façon de nous nourrir qui peut nous rendre plus paisible. Nous vous invitons à lire ou relire le 5ème entraînement des Cinq Entraînements à la Pleine Conscience : « Transformation et guérison », ainsi que le Soutra des Quatre Sortes d’Aliments (n° 373 Samyuktagama) dans le livre « Chants du Cœur » page 205. Les Quatre Sortes d’Aliments sont la nourriture comestible, les impressions sensorielles, la volition, la conscience.

Mais est-ce que nous trouverons la Paix un jour prochain dans le futur, ou bien quelque part au bout d’un chemin ? Est-ce que la Paix est un but, un objectif à atteindre ? Est-ce que nous pourrons trouver la Paix dans les possessions matérielles ou les plaisirs sensuels de la vie quotidienne ?

Est-ce que la Paix sera présente en nous si nous n’avons seulement qu’une idée de ce qu’est la paix, ou bien si nous nous limitons juste à avoir une intention de paix ?

Notre Maître nous a enseigné qu’une simple intention n’est pas suffisante si cette intention n’est pas concrétisée par un acte. Vouloir être en paix n’est pas suffisant. La Paix est une pratique à part entière et cela commence tout de suite.

Propositions de pratique :

  • Avant de se lever, prendre le temps de faire quelques respirations conscientes en laissant venir un demisourire (penser au gatha du réveil)
  • En rentrant du travail, se poser quelques minutes en faisant une méditation assise ou bien une relaxation totale : simplement s’assoir ou s’allonger juste pour prendre conscience de son corps et de la respiration en relâchant les tensions

« j’inspire, je prends conscience de mon corps                         conscience du corps »

« j’expire, je relâche toutes les tensions de mon corps             relâcher les tensions »

  • Pratiquer la marche en pleine conscience, surtout si on ressent de la colère ; cette marche peut aussi être pratiquée jusqu’à sa voiture ou jusqu’au transport, elle peut encore être pratiquée au travail pour aller aux toilettes ou à la machine à café, et bien sûr chez soi de la chambre au salon (un pas j’inspire, un autre pas j’expire) ou dans les escaliers :

« En montant et en descendant les escaliers, mes pas sont doux et légers.

   Quand j’entends mes talons claquer, je sais que je ne suis pas vraiment arrivé. »

Cinquième message pour la retraite d'hiver 2016-2017
  • Cultiver le bien-être : prendre du temps pour soi-même dans sa vie de tous les jours afin de générer l’énergie de paix, par exemple : se donner le temps de se préparer une boisson chaude, un thé, un café, avec son compagnon, sa compagne… « boire un thé pour se retrouver » (Thầy)
  • Cultiver la paix en soi : « la souffrance ce n’est pas tout » (Thầy)

Pratiquer la détente en marchant, en s’asseyant ou en faisant une relaxation totale, conscient, consciente, du corps et de la respiration en se nourrissant de la beauté qui nous entoure : à mettre en œuvre dès que l’on souffre, mais pas seulement, ne pas attendre de souffrir pour faire cela : « je me réjouis de ne pas avoir mal aux dents » !

Pratiquer l’observation de ses sensations : agréables, désagréables ou neutres, sachant qu’une sensation neutre peut très vite devenir agréable, simplement en reconnaissant les sensations pour ce qu’elles sont, des sensations n’ayant pas d’existence séparée, et les laisser partir.

« La vie est pleine de souffrance mais elle est aussi remplie de merveilles, comme le ciel bleu, le soleil, les yeux d’un bébé. Souffrir n’est pas tout ; nous devons aussi être en contact avec les merveilles de la vie. Elles sont tout autour de nous, partout, à chaque instant. »

(La paix, un art, une pratique - Thích Nhất Hạnh)

  • Quatre sortes de nourritures :

Essayer de se nourrir en regardant profondément d’où provient la nourriture et être conscient de la souffrance générée pour avoir cette nourriture. Nous savons que la nourriture ne vient pas seulement du supermarché, que la viande ne vient pas seulement de chez le boucher.

Apprendre à réserver un jour de la semaine où peut-être on évitera de manger de la nourriture d’origine animale et ainsi on évitera de contribuer à la souffrance animale et au changement climatique (cette pratique est très bénéfique pour cultiver la paix en soi et dans le monde).

Prendre conscience de quelle manière on absorbe les impressions sensorielles chaque jour, comment on nourrit notre intention de vie, la volition, et comment à chaque instant on arrose les graines dans le tréfonds de notre conscience, l’Alaya.

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Enseignements pour le Nouvel An 2017

15 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Chère Sangha,

Voici les liens pour réécouter :

- l'enseignement sur le thème de la transformation donné par Sœur Dao Nghiem et Frère Phap Linh le 3 janvier dernier au Village des Pruniers.

- l'enseignement de juin 2016, en anglais avec sous-titres en français, de Cheri Maples, officier de police aux Etats-Unis et enseignante du Dharma ordonnée par Thay.

Merveilleux !

Note : étrangement la mise en ligne de l'enseignement de Sr Giac Nghiem pour Noël dernier pose un problème audio, si vous avez une baguette magique pour le résoudre et permettre d'entendre notre Soeur, faites-vous connaître ! Merci infiniment d'avance...

Et une note pour votre agenda : les émissions Sagesses Bouddhistes des dimanches 19 et 26 février prochains (à 8h30 sur France 2) auront pour invités Sr Chân Không et Frère Phap Linh, qui s'exprimeront sur les questions de pourquoi et comment reconnaître notre souffrance, et comment se délivrer de notre souffrance au quotidien. A suivre :)

Enseignements pour le Nouvel An 2017
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Quatrième témoignage pour la retraite d'hiver 2016-2017

10 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

La joie et le bonheur nés du lâcher-prise,

La joie et le bonheur nés de la pleine conscience,

La joie et le bonheur nés de la concentration...

... Voici deux témoignages personnels sur l'expérience de la joie comme facteur d'éveil :

"Après une arrivée à l’hôpital la veille dans un curieux état de santé, me demandant bien ce qu’il allait advenir, voici  au petit matin le moment du réveil. Comme tous les matins, se met en route mentalement et quasi automatiquement ( !) le merveilleux gatha enseigné par notre maître Thây. « Me réveillant, je souris… » Dès les premiers mots, de façon inattendue,  une onde de joie m’envahit, la joie de me sentir bien vivante, une onde de chaleur qui parcourt tout mon corps, ouvre la poitrine…  Comme c’est merveilleux d’être là, de sentir la vitalité revenir et de m’offrir ce gatha matinal… « …J’ai vingt-quatre heures toutes nouvelles » La joie m’accompagne, mot après mot, faisant corps avec chaque cellule. Je mesure la chance de cette journée qui s’annonce et s’ouvre, un cadeau sans prix. Mon cœur bat très fort ! « …Je forme le vœu de vivre chaque instant dans la plénitude… » Chaque mot du gatha résonne au plus profond. Ça fait « boum… boum… boum… ! »  «… et de porter sur le monde un regard de compréhension et d’amour… » La fin du gatha est un élan, une orientation de la pratique de la pleine conscience, une ouverture sur le monde, portée par la confiance et la joie. Mon cœur manque d’exploser !

Le souvenir de ce court moment de joie très intense m’accompagne désormais tous les jours, au moment du lever. La joie profonde ressentie lors de ce matin-là à l’hôpital est comme gravée. Cette expérience m’invite aussi  à être plus attentive au long de la journée, lorsque je m’offre un moment de pratique de pleine conscience, aussi bref fût-il. Et à cette grande joie s’en ajoute une autre  (comme un bonus !), celle ressentie par la gratitude envers les enseignements et les pratiques offertes par notre maître et la sangha du Village des Pruniers, grâce à qui nous pouvons vivre tant de…  joie !"

Quatrième témoignage pour la retraite d'hiver 2016-2017

"L’œuf ou la poule ?

             Chèr(e)s ami(e)s ,

             Jeudi dernier à la Maison de l’Inspir, nous avons chanté « Y’a d’la joie » de Charles Trenet ; et ce fut un grand moment de bonheur partagé. Bien que cette chanson soit dans le livret du Village des Pruniers, on la chante rarement car elle est assez difficile. Etre joyeux, cela ne se décrète pas et ce n’est pas toujours facile, mais quand les conditions sont favorables, la joie se manifeste comme ce fut le cas jeudi grâce à la présence d’une amie qui venait pour la première fois et qui, connaissant bien cette chanson, nous a entraînés, enchantés.

               Je vous mets un lien pour vous entraîner si vous voulez (cliquez pour voir l'enseignement de Frère Phap Dung en anglais le 31 décembre 2016).

                Ma marraine aime bien raconter des blagues et rien qu’en voyant son regard malicieux, son visage rayonnant on est déjà joyeux, sans attendre la chute. Je vous partage une de ses histoires favorites dont je ne me lasse pas : Un jeune disciple demande un éclairage à son Maitre Zen concernant ses difficultés dans la pratique de la méditation. Le Maître le reçoit et l’écoute : « Maître, je reste assis sur le coussin pendant des heures et je n’arrive pas à me concentrer, mon esprit vagabonde et mon corps est douloureux. Je n’atteindrai jamais l’éveil.» Le Maître lui sourit et lui dit, compatissant, « Ne vous inquiétez pas, ça va passer ; continuez à pratiquer !» Le disciple persévère et un beau matin il touche l’extase, la plénitude. Il se sent relié au cosmos, son esprit est lumineux, son cœur est plein d’amour, il est plein d’énergie, libre, joyeux…Il demande aussitôt audience à son Maître qui le reçoit, écoute avec attention son récit enthousiaste, lui sourit et lui dit, compatissant : « Ne vous inquiétez pas, ça va passer ; continuez à pratiquer ! »

                « Pratiquer la joie pour s’éveiller…… », c’est un Koan pour moi, une énigme du genre « C’est la poule qui fait l’œuf ou bien c’est l’œuf qui fait la poule ? ». Je suis enclin à penser que la joie serait un aboutissement, un fruit, pas une cause, une racine. Et pourtant … j’ai vécu, je vis, deux expériences nourrissantes que j’ai beaucoup de joie à partager.

                La première concerne la pratique de l’arrêt (Samatha) en méditation assise : couper la radio intérieure des pensées, ramener le mental dans l’ici et le maintenant. Cet été, lors d’une retraite santé en montagne, une sœur nous a proposé le « moyen habile » suivant : Si vous voulez, imaginez-vous que votre esprit est comme un jeune chiot exubérant, curieux, joyeux. Vous avez le choix entre deux méthodes pour le ramener à la niche de l’ici et maintenant. La première est la contrainte, la soumission ; la deuxième est la liberté, le respect : lui donner envie d’être là pour participer à l’aventure de l’instant, de ce qui s’y vit, s’y invente, s’y transforme. Vous n’obtiendrez pas le même résultat avec chacune d’elles ! En effet, le chemin (bien qu’il ne soit pas toujours confortable) de la liberté et de la joie authentique est éveil (progressif) : pratiquons-le avec diligence comme dit la chanson « Enfer ou Paradis, j’les connais tous les deux, je choisis ou je veux aller…… »

                La deuxième concerne la pratique du « joyeusement ensemble », ou Allégria comme aime l’appeler sœur abbesse, appelée encore be-in chez les jeunes du mouvement wake-up. Je ne sais pas (encore complètement) pourquoi j’ai une vraie difficulté personnelle quand  « il faut s’amuser, être gai, faire la fête à un moment programmé » . J’ai tendance à fuir, ne pas venir ou à rester en retrait. Peur du ridicule ? d’être la honte ? Cela éveille une souffrance enfouie profondément en moi. C’est sur mon chemin de guérison, indéniablement. En même temps je suis touché par cette pratique de l’Allégria, par la simplicité et la générosité des participants, par la joie et la légèreté qui se dégagent. Je suis maintenant heureux de participer à la préparation et à l’interprétation de saynètes joyeuses avec d’autres personnes. Il y a des formations internes qui se transforment en moi grâce à cette pratique. Je peux maintenant (parfois) oser me monter tel que je suis, vulnérable, et laisser spontanément se manifester authentiquement ce qui me traverse, confiant, vivant.

                Voilà, je vais arrêter là mon témoignage en vous disant aussi tout le bonheur que j’ai d’être avec mon petit-fils, Lucas, (qui a eu un an hier) nourri par son calme, sa curiosité et capacité d’émerveillement : Cultivons là ensemble cette précieuse capacité d’émerveillement, source de joie infinie.

                Chantons

 La joie est comme le printemps, elle épanouit les fleurs tout autour de la terre…

Oh appelez-moi par mes vrais noms, pour que ma joie et ma peine ne fasse plus qu’une !

Avec une infinie gratitude pour Thây."

Parfois, votre joie est la source de votre sourire... mais parfois c'est votre sourire qui est la source de votre joie

Thich Nhat Hanh

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Quatrième message de la retraite d'hiver 2016-2017

2 Janvier 2017 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Quatrième facteur d'éveil : Priti ; la joie

Que la joie soit un facteur d'éveil est réjouissant en soi, c'est rassurant aussi, nul besoin d'être fermé, austère.

La joie est aussi une des quatre vertus illimitées. Elle est alors appelée Mudita « Une joie faite de Paix et de contentement » C'est aussi le cinquième des seize exercices proposés dans le Soutra de la respiration consciente qui nous invite à trouver la joie simple, sans exubérance du Bodhisattva. Une joie qui donne de la lumière, de l'ampleur à ce qu'elle touche et qui est communicative.

Généralement, dans la vie quotidienne, la joie est un constat. Une rencontre, un événement nous ont rendus joyeux et nous le sommes davantage si nous avons des amis(es) avec qui partager cette joie.

La joie est aussi une pratique. Cet aspect ne nous paraît pas évident d'emblée, la joie est alors le fruit de la pratique.

« Ma joie est comme le printemps

Elle épanouit les fleurs

Tout autour de la terre »

Propositions d'exercices :

Observer la joie au quotidien :

Une rencontre, la beauté, la bonté peuvent nous procurer de la joie.

- Comment en prenons-nous conscience ?

- Observons les sensations corporelles et mentales que nous procure cette joie. Souvent nous voyons la joie comme un processus mental en oubliant ses manifestations corporelles

- Détectons la joie dès qu'elle se manifeste : Pour des raisons de conditionnements parfois ancestraux, nous sommes plus attentifs à ce qui ne va pas qu'à nous réjouir de ce qui nous est offert. Nous pouvons relire avec profit la cinquième façon de mettre fin à notre irritation et à notre colère*.

En cette période d'échanges de cadeaux, savons-nous totalement recevoir avec bonheur et…donner ?

- Cultiver la gratitude : c'est une source infinie de joie « merci pour cette fleur » « merci pour ta présence, ton sourire » « merci d'être depuis si longtemps à mes côtés »…Et apprenons à exprimer notre gratitude de façon appropriée, en évitant le piège d'être donneur de leçons : parfois un sourire suffit.

- Nous vous invitons à écrire joies et gratitude dans un journal - la liste peut être longue -  et à vous les remémorer le soir avant le sommeil.

*Voir le Soutra des cinq méthodes pour mettre fin à l’irritation et à la colère, Chants du Cœur, Thich Nhat Hanh, Editions Sully.

Quatrième message de la retraite d'hiver 2016-2017

Nourrir la joie ; une pratique et le fruit de la pratique :

Nous n'avons pas besoin d'attendre qu'un événement nous procure de la joie, nous pouvons être heureux simplement parce que « Conscients(es) de la chance que nous avons d'être sur ce chemin, nous pouvons cesser de nous faire du souci pour le présent et d'avoir peur de l'avenir » (introduction aux 5 Entraînements à la Pleine Conscience)

- Nourrir la joie : la connaissance et l'observation des sensations corporelles ou mentales qui nous procurent de la joie, nous permettent d'apprendre comment nourrir notre joie dans « la paix et le contentement », c'est le fruit des pratiques proposées dans le premier point. Identifions profondément ce qui nourrit la joie, prendre refuge dans la Sangha nous permettra d'être plus pertinents.

 Nous pouvons relire dans le deuxième des cinq Entraînements à la Pleine Conscience : « J'approfondirai ma compréhension du bonheur véritable, qui dépend davantage de ma façon de penser que de conditions extérieures »

Et dans le cinquième :

 « Je m'entraînerai régulièrement à revenir au moment présent pour rester en contact avec les éléments nourrissants et porteurs de guérison qui sont en moi et autour de moi. »

La joie peut devenir une « joie sans objet », simplement parce que nous sommes nés en tant qu'êtres humains et que nous en sommes conscients(es)  « l'Homme est la nature prenant conscience d'elle-même » (Elisée Reclus, célèbre géographe précurseur de l'écologie natif de Sainte-Foy-la-Grande).

- La joie derrière les larmes : la joie est la mouette sur la vague, heureuse de monter et heureuse dans la descente, car la joie et la peine, comme tout phénomène, sont soumises à l'impermanence.

Nous pouvons avoir du mal à comprendre que le cinquième des seize exercices de la respiration consciente nous invite à être en contact avec un sentiment de joie alors que nous sommes au creux de la vague, nous pouvons même éprouver un sentiment de colère, pourquoi devoir ressentir de la joie alors que la tristesse nous submerge ? Certes nous pouvons penser qu'il n'y a pas de sentiment de joie en nous, mais pouvoir simplement être sur son coussin, entourés d'amis de pratique peut déjà être une source de joie.

Dans les moments difficiles la joie est comme l'arc-en-ciel, un rayon de soleil dans les larmes de pluie se superposant aux sombres nuages orageux. L'idée n'est pas de réprimer les sentiments, que ce soit la tristesse ou une joie débordante, mais de faire de son mieux pour les transformer et accepter qu'ils se transforment, la bienveillance envers nous-même, la patience et la confiance nous y aideront.

« Ma peine une rivière de larmes

Si vaste qu'elle emplit

Les quatre océans »

 

Quatrième message de la retraite d'hiver 2016-2017

- Pratiquer la Metta méditation : - au Village des Pruniers, cette méditation est traditionnelle pour la nouvelle année. Vous trouverez le texte complet ci-dessous.

Nous vous proposons une piste : par exemple pour une méditation de 30mn environ commencer par revenir à l'expérience du souffle, des sensations corporelles et choisir une des lignes de la Metta méditation.

Par exemple :

« Que je sois heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit »

Envisager cette phrase comme  un mantra et non comme un sujet de réflexion.

 

Puis l’adresser à une personne proche

« Qu'il/elle soit heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit. »

 

Et à un groupe de personnes connues ou non

« Qu'ils/elles soient heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit. »

 

Pour nous aider à développer notre inclusivité et à ne plus nourrir l'esprit de vengeance, nous pouvons l'adresser à une personne qui nous cause quelques difficultés. Certes nous ne sommes pas d'accord, ou nous sommes en colère (légitimement ?) mais tout comme nous elle aspire au bonheur.

« Qu'il/elle soit heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit. »

Si des réticences ou des résistances apparaissent, comment les accueillons-nous ?

Metta méditation

Cette méditation est commentée par Thầy dans le livre : Enseignements sur l'Amour, chapitres  3, 4, et 5

L'amour de soi

Que je sois heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit

Que je sois en sécurité et à l'abri des accidents

Que je sois libéré(e) de la colère, des afflictions, de la peur et de l'anxiété

 

Qu'il/elle soit heureux(se) et en paix léger de corps et d'esprit

Qu'il/elle soit en sécurité et à l'abri des accidents

Qu'il/elle soit libéré(e) de la colère, des afflictions, de la peur et de l'anxiété

 

Qu'ils/elles soient heureux(ses) et en paix léger de corps et d'esprit

Qu'ils/elles soient en sécurité et à l'abri des accidents

Qu'ils/elles soient libérés(es) de la colère, des afflictions, de la peur et de l'anxiété

Amour et compréhension

Puissé-je apprendre à me regarder avec les yeux de la compréhension et de l'amour

Puissé-je reconnaître et toucher les graines de joie et de bonheur en moi-même

Puissé-je identifier et voir les sources de colère, d'attachement et d'illusion en moi-même

 

Puisse-t-il/elle apprendre à se regarder avec les yeux de la compréhension et de l'amour

Puisse-t-il/elle reconnaître et toucher les graines de joie et de bonheur en lui/elle-même

Puisse-t-il/elle identifier et voir les sources de colère, d'attachement et d'illusion en lui/elle-même

 

Puissent-ils/elles apprendre à se regarder avec les yeux de la compréhension et de l'amour

Puissent-ils/elles reconnaître et toucher les graines de joie et de bonheur en eux-mêmes

Puissent-ils/elles identifier et voir les sources de colère, d'attachement et d'illusion en eux-mêmes

Nourrir le bonheur

Puissé-je savoir comment nourrir les graines de joie en moi chaque jour

Puissé-je vivre avec fraîcheur, solidité et liberté

Puissé-je me libérer de l'attachement et de l'aversion, sans tomber dans l'indifférence

 

Puisse-il/elle savoir comment nourrir les graines de joie en lui/elle chaque jour

Puisse-il/elle vivre avec fraîcheur, solidité et liberté

Puisse-il/elle se libérer de l'attachement et de l'aversion, sans tomber dans l'indifférence

 

Puissent-ils/elles savoir comment nourrir les graines de joie en eux/elles chaque jour

Puissent-ils/elles vivre avec fraîcheur, solidité et liberté

Puissent-ils/elles se libérer de l'attachement et de l'aversion, sans tomber dans l'indifférence

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Interview de Frère Phap Dung pour un magazine américain

29 Décembre 2016 , Rédigé par Maison de l'Inspir

Un moine bouddhiste explique la pleine conscience en temps de conflit

« La compassion, ce n’est pas d’être assis dans votre chambre ; il s’agit en réalité de quelque chose de très actif et engagé, » déclare un disciple avancé de Thich Nhat Hanh.

Interview d’Eliza Barclay, journaliste du magazine américain VOX

(Traduction "made in la Maison de l'Inspir", retrouvez l'article en version originale, ainsi qu'un portrait photo de notre frère, en cliquant ici !)

Thich Nhat Hanh est l’un des leaders bouddhistes les plus renommés du monde, le deuxième maître le plus connu et influent après le Dalaï-Lama.

Avec plus de cent livres, il a préconisé l’art de vivre en pleine conscience dans les moments les plus critiques des 5O dernières années. Il a aiguisé son expérience en travaillant pour les Droits de l’Homme et la réconciliation pendant la guerre du Vietnam ; et il fut nominé par Martin Luther King, Jr. pour recevoir le Prix Nobel de la Paix. Aujourd’hui il est considéré comme le père du bouddhisme engagé.

En 2014, Thich Nhat Hanh, qui est aujourd’hui âgé de 90 ans, a eu un accident vasculaire cérébral. Il continue à guider le Village des Pruniers, le monastère et centre de pratique qu’il a fondé en France en 1982, cependant il est toujours en convalescence et ne répond plus aux interviews.

La semaine dernière, je suis entrée en contact avec l’un de ses disciples aînés, dans l’objectif de parler des enseignements du Bouddha sur la psychologie et la peur, et finalement nous avons pu aborder de nombreux autres sujets. Frère Phap Dung [prononcer Fap Youm] est vietnamien-américain et il vit au Village des Pruniers depuis 6 ans. Il a été ordonné moine [par le maître Thich Nhat Hanh] en 1998. Notre conversation s’est déroulée sur Skype et elle est éditée dans un souci de clarté et de longueur.

Frère Phap Dung pratique avec les enfants pendant la retraite d'été au Village des Pruniers

Frère Phap Dung pratique avec les enfants pendant la retraite d'été au Village des Pruniers

Eliza Barclay : Beaucoup de gens ressentent de l’incertitude et de la peur quant à l’avenir, à ce qu’il va apporter – en particulier les problèmes qui adviendront aux Etats-Unis, à la planète, à l’issue des mesures prises par le nouveau président Donald Trump. Quelle est la meilleure façon de gérer l’incertitude et la peur profondes dans un moment comme celui-ci ?

Frère Phap Dung : Nous pouvons voir l’esprit comme une maison, alors si votre maison est en flamme, vous devez d’abord vous occuper d’éteindre l’incendie, au lieu de chercher la personne qui l’a démarré. Prenez soin de ces émotions en premier ; c’est vraiment la priorité. Parce que tout ce qui viendra d’un esprit chargé de peur, d’anxiété, de colère, ne fera qu’amplifier l’incendie. Rentrez et trouver un lieu de calme, de paix qui aide à pacifier les flammes d’émotions.

En tant qu’énergies collectives, la peur et la colère peuvent être très destructrices. Nous prenons de mauvaises décisions quand nous sommes influencés par la peur, la colère, les perceptions erronées. Ces émotions embrument notre esprit. Donc la première chose dans la pratique que nous apprenons de la tradition bouddhiste, c’est de revenir à nous pour prendre soin de l’émotion. Nous utilisons notre pleine conscience pour la reconnaître.

Eliza Barclay : Donc vous pensez que la colère n’est pas une réaction saine en cet instant ?

Frère Phap Dung : Les gens sont tellement convaincus que la colère et toute cette énergie vont apporter du changement. Mais en fait, elles sont très destructrices parce que vous vous opposez. L’opposition gâche notre énergie. Elle n’aide pas à guérir.

Les émotions peuvent être bonnes. La passion peut être bonne, et la compassion est quelque chose de très passionné. Mais la compassion ne gâche pas notre énergie. Elle inclut, elle comprend ; elle est plus claire.

Engagez-vous dans les protestations, mais pas à partir de la colère. Il faut que vous exprimiez votre opinion, et vous devez sortir dans les rues pour dire que ça ne va pas. Mais ne le faites pas en tenant des propos emplis de haine. D’une certaine manière, les bouddhistes s’intéressent plus à l’énergie qu’à la personnalité. Cela nous aide à être plus sages.

Eliza Barclay : Je pense que certaines personnes comprennent qu’en effet elles devraient faire preuve de compassion. Mais elles luttent aussi avec cela. Elles voient ceux qui ont voté pour Trump, ou Trump lui-même, et elles voient du pouvoir et de la haine. Et donc elles ont peur d’être trop passives. Elles pensent « si je suis compatissant ça va me rendre passif et je pourrais être aggressé. »

Frère Phap Dung : La compassion ne consiste pas à rester assis dans votre chambre ; en réalité, c’est une chose très active et engagée.

Trump n’est pas un extra-terrestre venu d’une autre planète. Nous avons produit Trump, donc nous sommes co-responsables. Notre culture, notre société, l’ont fabriqué. Nous aimons beaucoup choisir quelqu’un et le rendre objet. Mais c’est plus profond que cela, nous devons le voir à l’intérieur de chacun de nous.

Nous sommes choqués parce que nous avons découvert un membre de notre famille que nous avions ignoré. Il est temps d’écouter et de vraiment regarder notre famille.

Nous avons peur de nous engager, mais nous pouvons dialoguer et débattre. Cela requiert une grande pratique de s’asseoir là, d’écouter sans juger pour pouvoir comprendre.

Vous ne pourrez pas mettre fin à la discrimination en traitant l’autre de différents noms. Tous ceux qui ont voté pour Trump ne sont pas des bigots, des racistes et des machistes. Nous tous portons des jugements, nous tous pouvons même parfois être un peu racistes.

Ce qui est dans mon cœur, c’est l’espoir que chacun trouve la patience et la clarté d’écouter avant de commencer à blâmer et critiquer.

Eliza Barclay : Dans quelle mesure les résultats des élections ont-ils aiguisé et clarifié votre vision de l’humanité au 21ème siècle ?

Frère Phap DungC’est certain qu’il y a une nécessité de restructuration en termes du pouvoir politique et de la concentration économique [des corporations]. Lorsque nous écoutons Bernie Sanders nous voyons qu’il a révélé beaucoup de vérités que nous n’avons pas voulu entendre. Nous vivons dans l’illusion d’être libres.

J’apprécie que Sanders ait dit qu’il partagerait ce qu’aucun homme politique ne partageait. Je le paraphrase : « Si vous m’élisez, je ne pourrai pas vous aider parce que le président est encore sous la pression des corporations. » Ouah, quel discours puissant. C’était très courageux. Je pense que c’est juste aussi.

J’ai grandi à Los Angeles auprès de militants. J’aime la discussion au sein du Parti Démocrate, pour le reconstruire et le restructurer – pour se réveiller et regarder en soi. Et la même chose pour les Républicains qui se sont distancés de Trump. Notre société est très vulnérable, très sujette à la polarisation, et les medias en tirent avantage. Nous devons être très prudents.

Je ne suis pas beaucoup la politique, mais du fait de mon passé et de mon maître, du fait de la guerre d’où je suis venu, j’ai dû regarder un certain nombre de ces choses. Je ne suis plus trompé par les medias.

Eliza Barclay : Quelle guerre avez-vous vécue ?

Frère Phap Dung : J’étais enfant au Vietnam. J’ai vécu avec toutes ces choses, avec la société divisée. On nous a divisés, on nous appelés le Nord et le Sud. Tout ce que nous voulions, c’était l’indépendance, c’était de déterminer nous-mêmes notre mode de vie. Nous pensons que la démocratie est la chose la plus élevée ; mais ce n’est pas de la démocratie, voyons ! Nous l’imposons aux autres et nous créons la division.

Eliza Barclay : Bien, supposons que nous soyons calmes et prêts à agir. Quelle est la meilleure façon d’agir ?

Frère Phap Dung : Allez prendre refuge dans la nature, et trouvez une cause pour laquelle votre cœur ne se sente pas inactif ni désespéré. C’est cela la médecine / thérapie / guérison. Nous sortons pour aider.

Ne permettez pas à la haine ou la colère d’envahir votre monde. Parce qu’il se passe d’autres choses. Trump, ce n’est pas la fin du monde – il est là pour huit ans peut-être, okay.

Mais maintenant, les membres de notre famille sont encore là qui ont sans doute besoin de nous. Peut-être que notre ami proche est victime d’une discrimination. Vous ne pouvez être là pour l’autre, avec cette bonté, que si vous êtes stable. Vous ne pouvez pas aider l’autre si vous êtes rempli de haine et de peur. Ce dont les gens ont besoin, c’est de votre non-peur, de votre stabilité, votre solidité, votre clarté. C’est cela que nous pouvons offrir.

Interview de Frère Phap Dung pour un magazine américain

Eliza Barclay : Vous et votre maître recommandez une pratique quotidienne de la méditation, n’est-ce pas ?

Frère Phap Dung : Nos esprits et nos cœurs ont besoin de nourriture. Et la méditation, c’est une sorte de nourriture. Alors nous nous nourrissons de cette façon. Vous avez besoin de manger pour vivre, et votre paix, votre bonté, votre clarté ont aussi besoin de manger. La méditation n’est pas seulement le fait de prier, non, vous cultivez ces qualités en vue de pouvoir les offrir aux autres.

Lorsque vous vous asseyez près de quelqu’un qui est calme, vous pouvez devenir calme. Si vous vous asseyez près de quelqu’un qui est agité et plein de haine, vous pouvez vous-même devenir agité et plein de haine.

La méditation n’est pas une pratique ésotérique ; ce n’est pas quelque chose que vous faites uniquement dans une salle de méditation ou dans un centre de retraite bouddhiste. La méditation peut trouver sa place au cœur de toute activité que vous faites – en marchant, dans un bureau. Cela signifie que vous êtes là, présent dans le calme et la paix.

Avec une respiration, vous pouvez produire du calme, de la clarté, et reposer vos pensées.

Eliza Barclay : Pourriez-vous parler des dimensions politiques du bouddhisme aujourd’hui ? Existe-t-il une coalition politique bouddhiste ? Une vision d’un engagement bouddhiste dans la politique ?

Frère Phap Dung : Quand on s’engage dans la politique dans le monde, on essaye de ne pas prendre parti. Il est facile de choisir un camp, or en tant que pratiquants bouddhistes, nous cherchons à faire preuve de plus d’inclusivité pour intervenir.

En vérité, la droite et la gauche n’ont jamais été séparées. Votre main droite a peut-être commis un tas d’actes affreux, comme abattre des arbres, détruire la forêt. Mais quand la main droite se fait mal, votre main gauche vient à son aide, la tient et l’embrasse sans hésitation. C’est de cette manière-là que nous nous engageons en politique – nous essayons de ne pas considérer l’autre comme étant séparé de nous. L’autre est nous. Nous nous engageons à l’extérieur et tachons de guérir mais nous ne causons pas plus de dégâts.

Les deux camps souffrent – ils ont peut-être différents niveaux de souffrance, mais ils souffrent tous deux. Les gens ne veulent pas être haineux ni causer de mal. C’est ce que nous gardons à l’esprit.

L’appel à se réveiller ne nous dit pas d’être trop rapide. C’est ça qui est difficile. Quand une personne hait les autres, il nous est difficile d’accepter ce fait et d’écouter. Seulement pour trouver une issue, nous devons écouter.

Interview de Frère Phap Dung pour un magazine américain

Eliza Barclay : Et si ces gens n’écoutent pas en retour ?

Frère Phap Dung : Nous avons tenu des retraites pour israéliens et palestiniens au Village des Pruniers. Mais nous ne les rassemblons pas en demandant qu’ils s’efforcent d’écouter immédiatement. Cela prend trois jours – de calmer, de préparer à l’écoute. Ainsi avec chacun d’eux, nous marchons, nous apprenons à nous calmer, et avec la méditation nous apprenons à toucher notre propre souffrance profonde.

Ensuite, un côté écoute l’autre sans réagir, et c’est la fin de la session. Ils rentrent et pratiquent la méditation. Et l’autre côté écoute le premier. Par la méditation ils commencent à voir l’inter-connection.

L’arrêt est une condition sine qua non avant l’écoute profonde.

Eliza Barclay : Imaginons que vous anticipiez une conversation avec un membre de votre famille au moment de la célébration de Thanksgiving, et que celui-ci ait une vue raciste. Vous voyez cela comme une vue erronée. Que recommanderiez-vous comme attitude face à cette personne ?

Frère Phap Dung : Ma façon à moi de pratiquer, c’est de voir qu’on ne peut pas demander de quelqu’un quelque chose qu’il n’a pas. Cela ne pourrait que nous faire souffrir davantage. Donc vous n’avez pas besoin d’essayer de convaincre l’autre. Ne mettez pas des affaires dans leur valise dont ils ne voudront pas. C’est un gaspillage de salive.

Quand il y a de la discrimination, vous pouvez utiliser cette opportunité de faire grandir la compréhension. Vous pouvez vous concentrer sur ce qui vous rend heureux ; il y a d’autres éléments dans cette personne, elle n’est pas que du jugement. Vous devez trouver aussi les bonnes qualités présentes en elle. Ne vous focalisez pas sur ses vues erronées parce que cela va vous mettre en colère.

Il ne s’agit pas là de pensées pieuses ni d’illusions. Il s’agit de prendre soin de vous-même. Ce n’est que quand vous pouvez faire ceci, quand vous savez vraiment être à l’écoute et sans jugement, qu’un dialogue est possible.

Quand je pense que j’ai raison, je suis en route pour beaucoup de conflits. C’est parce que je suis enfermé dans mes propres points de vue et que je ne suis pas ouvert aux autres. Du coup, je souffre. Quand je vois cela chez les autres, je réalise combien ils souffrent. La bonté est peut-être là pourtant : leurs points de vue sont peut-être erronés mais leur cœur peut être bon.

Eliza Barclay : Votre maître a subi un accident vasculaire cérébral. Est-il au courant de l’élection de Donald Trump ?

Frère Phap Dung : Oui, l’un de nos frères le lui a partagé. Je n’étais pas là moi-même mais j’ai entendu qu’il a levé sa main gauche et qu’il a fait ceci (paume ouverte). Vous pouvez l’interpréter comme vous le voulez.

Il est entièrement conscient de ce qui se passe, mais son esprit est soucieux de se remettre, de se guérir et d’être présent pour sa communauté plutôt que de la politique. Nous sommes sa continuation.

Il était avec nous aujourd’hui. J’ai déjeuné avec lui, c’était très chouette. Il a pris son verre de thé et a vérifié que nous avions tous du thé à boire, et il a fait signe : « bois ton thé*». Une des Sœurs était en train de parler avec une autre, il l’a regardée et nous a fait signe de lui dire d’arrêter de parler pour boire le thé. Il a conscience de la qualité de ce qui se passe à cet instant dans la pièce.

Je sais que lorsque de tels évènements se produisent dans une région de la planète, il met plus d’effort dans notre communauté afin de nourrir les gens avec de la confiance, de la compassion, de l’amour. J’ai pu être proche de lui dans des moments où des choses importantes se passaient à l’échelle planétaire, et nous continuons ceci : nous avions des journées de pratique de pleine conscience avec des centaines de personnes, dans l’optique de cultiver la bonté en nous tous.

Eliza Barclay : J’aimerais revenir à la question de la peur et de l’avenir. Pourquoi ne devrions-nous pas en avoir peur ?

Frère Phap Dung : L’avenir est construit avec le présent, et avec notre façon de prendre soin de ce moment présent. Si vous êtes plein de peur, l’avenir sera effrayant. Si vous n’êtes pas coopératif, l’avenir sera divisé. C’est très important.

L’avenir n’est pas quelque chose qui va venir vers nous ; il est au contraire construit par nous, par la façon dont nous parlons, par ce que nous faisons dans l’instant présent.

Pratiquer en communauté est crucial aujourd’hui. Il est crucial de ne pas rester seul face à l’ordinateur pour suivre les medias. Tout ça obscurcit notre monde. Rencontrez les personnes en chair et en os. Il y a encore des choses merveilleuses en train de se passer.

 

*C’est l’une des calligraphies de notre maître pour nous rappeler que quand nous prenons le thé, nous devons vraiment le prendre et ne pas nous égarer dans les soucis, les pensées déconnectées du moment présent.

 

Interview de Frère Phap Dung pour un magazine américain
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